Philippe Deman – Optinoir

Pour découvrir le travail de Philippe Deman / Optinoir

La rédaction culturelle, qu’est-ce que c’est ?

Optinoir-22++JPEG+HAUTE+DEFDe prime abord, j’appréhende les œuvres de Philippe Deman, alias Optinoir, comme abstraites. Elles me parlent dans une langue d’émotions. J’y perçois comme une dualité : la coexistence d’une grande liberté avec une précision qui tend à l’obsession. Appliquée couche par couche au dos de plaques de verre, la couleur, éclatante et vive, partage les espaces avec des enchevêtrements, des encombrements de traits ordonnés, rythmés. Je ressens la cadence, la dynamique de composition : la peinture glisse sur le support lisse, semble d’abord sans entraves, libre de s’étendre en nappes colorées. Puis les frontières apparaissent, sombres, peuplées, restrictives.  A mon impression première succède une montée en tension, une accélération du pouls, une crispation proche de l’implosion.

Philippe m’explique : « Chaque peinture est un cri, un besoin de me libérer d’une idée qui m’obsède pendant des mois. Je deviens intranquille[1], de plus en plus agité, je peins pour faire sortir de moi ces émotions enfouies qui me rongent, pour retrouver le calme, le silence, la sérénité ». Il poursuit : « Mais ça ne marche pas, jamais. Si, par exemple, je cherche le beau dans la couleur, cette recherche ne dure pas. A un moment, je me contracte. Mes gestes deviennent fébriles, s’accélèrent, se font répétitifs. Peu à peu, l’idée de départ disparaît au profit du mouvement lui-même. C’est de là que vient, finalement, la libération. » Le geste pour le geste, indispensable mais sans rédemption. Je réalise alors que chaque œuvre de Philippe est une abstraction qui figure. Chacune d’elle dit l’indicible, les questions sans réponses, les dégoûts sans rémissions. Plusieurs thématiques sont récurrentes. Parmi elles, la quête identitaire, l’ancrage. Philippe me dira « mon histoire est un trou béant ». Il n’aura de cesse de chercher à le combler.

C’est au Sénégal, au cours d’une mission de commerce équitable, que Philippe est accueilli dans une famille qui deviendra la sienne. Au cœur des bidonvilles de Dakar, il éprouve l’intimité sans masque et sans attentes. Et s’enracine. Il y découvre aussi la technique traditionnelle de peinture sous verre et le travail à partir de matériaux récupérés. Lui qui n’a jamais peint ni dessiné adoptera l’une et l’autre, en autodidacte.
La quête de soi, chez Philippe Deman, va prendre plusieurs formes. Elle va le mener à s’interroger sur notre histoire collective, coloniale bien sûr dans ses références à l’Afrique, mais aussi charbonnière. Il me dira : « J’aime me promener sur les terrils. Marcher sur cette terre me ramène à ce passé que nous partageons tous, qui a déterminé notre histoire. J’y ramasse des bidons, des objets que j’assemble. » Avec les bidons, Philippe fabrique des masques qui le révèlent au lieu de le cacher. Dans la peinture, la dimension existentielle est plus métaphysique. Par la gestuelle, elle ramène être à faire. « Dans le climat et l’ambiance actuelles, faire de l’art est un acte de résistance » me dit Philippe. « Faire, c’est aussi perpétuellement défaire, ajouter des couches de peinture, c’est toujours détruire ce qui existait avant ». Séduite par l’idée, je me dis que, peut-être, la répétition de formes, cette sériation nerveuse et quasi rituelle qui traverse toute l’œuvre de Philippe, temporalise son geste créatif : comme les secondes qui s’écoulent, irréversibles, à la fois toutes semblables et jamais reproduites, ses figures séquencées, sans cesse dupliquées, disent l’instant créatif et son existence propre dans le moment de création. Faire et être une fois encore synonymes. Une autre thématique revient fréquemment dans le travail de Philippe. C’est celle de l’injustice sociale. Les noms des rubriques sous lesquelles sont présentées les œuvres en disent long. Ainsi les champs de batailles et lignes de fuite, où cloisons et frontières sont autant de symboles des prisons de notre siècle, murs de la honte et cohortes de réfugiés déboutés en tête ; les working class heroes écrasés par un système qui leur coupe la langue et les tient prisonniers ; les sorties de secours qui ne mènent nulle part mais crient le besoin du monde – et de Philippe lui-même – de trouver une issue, dussent-ils briser la glace… puis les fétiches, imposteurs boulimiques de nos besoins de croire.

A l’instar des artistes d’Art Brut mais également de ceux de l’Arte Povera, Philippe Deman ne crée qu’en réaction. D’une esthétique maîtrisée, ses compositions équilibrent avec harmonie les conflits qu’elles mettent en scène. Le résultat est une œuvre d’une grande sincérité et d’une grande cohérence, à la plastique particulière. Une œuvre dont la portée ne pourra sans doute pas être appréhendée dans toute la richesse de sa singularité par la reproduction numérisée. A découvrir de toute urgence dans le monde réel, donc.

Laurence Baud’huin – mai 2016

[1] Le terme est de Pessoa. Il entre dans la langue française à la sortie de son « Livre de l’intranquillité » paru pour la première fois en français chez Christian Bourgeois en 1988.

Pour découvrir le travail de Philippe Deman : http://www.optinoir.be/peintures-all/

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Philippe Deman – Optinoir