Dominique Thirion – Zoé, Nancy & Me

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Dominique Thirion est une artiste pluridisciplinaire. Souvent, elle joue à ressusciter les artistes et leurs œuvres perdues dans les plis du temps. Nancy, créée par Ernie Bushmiller en 1938, est la première héroïne d’une Dominique haute-comme-trois-pommes. Elle a fait sa connaissance dans la BD rebaptisée en français Arthur et Zoé.

Au Clignoteur, Dominique Thirion revisite les aventures de Nancy dans une série d’acryliques qui rendent hommage à la force et à l’humanité de cette petite fille un peu atypique – et tellement en avance sur son temps  – mais aussi à la maestria narrative et graphique de Bushmiller.

Avec un bonheur enfantin, Dominique Thirion peint jusqu’à ce que jaillisse l’émotion, la surprise, la magie. Le processus peut être immédiat ou durer des années. Cette fantaisie, associée à une approche très instinctive de ce qui fait forme et sens, permet à Dominique Thirion de proposer, avec Zoe, Nancy & Me , une appropriation symbolique autant que picturale :

Dominique est Zoé qui est  Nancy.

Drôle et malicieuse, irrévérencieuse, souvent punie et mise au coin, Nancy-Zoé peut être toutes les petites filles du monde qui, un jour, ne se sont pas reconnues dans ce que la famille et la société lui demandaient d’être. En ça, elle est libératrice, féministe, rassurante dans son ‘anormalité’ et son ‘imparfaite’ humanité. Collectionneuse de coïncidences et de mensonges, d’objets et de désirs, Dominique expose encore dans l’armoire du fond les collections de Nancy, de toutes les Nancy, de toutes les ex-petites filles pas assez sages.

Laurence Baud’huin, Avril 2022

Dominique Thirion – Zoé, Nancy & Me

Altère mon ego – Laetitia Bica

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Pour son exposition Altère mon ego présentée chez That’s what x said du 28 avril au 28 mai 2022, la plasticienne-photographe Laetitia Bica envisage le  corps comme base fondamentale de nos enjeux sociétaux intérieurs et extérieurs. Laetitia joue ici avec la notion de basculement, de transition, au-delà du corps, dans toute son ambivalence.

Partant du postulat que toute image socialement construite est forcément limitée, donc limitante, Laetitia Bica cherche des moyens de briser ces cadres afin d’étendre le champ des possibles, de révéler l’humanité dans ce qu’elle a de plus grand, de plus libre. L’artiste capture un moment-clé d’une histoire, mouvante et en devenir, comme une synthèse visuelle des imaginaires possibles et indispensables, permettant de se projeter et de reconcevoir nos luttes.

Pour y arriver, la plasticienne va jouer de ce qu’elle fait de mieux : rencontrer et créer du lien. Cette confrontation douce est pour elle incontournable : avant de découvrir l’altérité en soi, c’est dans le frottement à l’autre que tout commence. Ces autres, ces performeur.euse.s et comédien.ne.s utilisent leurs corps comme outils. Dans leurs pratiques artistiques, ielles sont constamment en mouvement ; leurs rencontres avec l’artiste se déclinent en conversations et échanges questionnant la relation modèles-photographe. L’image fixée est un résumé témoignant d’une histoire passée, présente et future, de la transition psychologique et corporelle vécue par les sujets.

Pour opérer cette transition, la plasticienne va altérer les corps et les visages en dévoilant leurs multiples facettes. Laetitia Bica met en scène, tord les vérités et utilise différents artifices de manière assumée pour créer des transformations, des métamorphoses, une altération des modèles dans le but de souligner le basculement d’un état à un autre : altérer l’image qu’on a de soi, face à l’image de soi. Ce basculement qu’il soit corporel ou mental, se traduit par l’image. L’artiste intervient en couvrant les corps qu’elle représente, soulignant l’existence d’une part intime et silencieuse des sujets qui transparait dans leurs gestes. C’est en voulant cacher une fragilité inhérente au modèle, que celle-ci est mise en exergue.

Cette fragilité, Laetitia Bica l’expérimente en altérant également les supports et ce qu’ils créent comme émotions chez les regardeur.euse.s. Les tissus, fluides et élastiques comme de la peau donnent l’envie d’être touchés – confrontant l’image fixée à l’impermanence. L’ acier tordu à quatre mains avec l’artisane Maud Matot, se mue en danse tant la coopération nécessaire demande de créativité, de force et de délicatesse. L’artiste en tant que plasticienne approfondit les thématiques au-delà de l’image.

Par-delà cette intimité, l’installation de Laetitia Bica révèle la féminité dans ce qu’elle a de plus fort. Le rapport à la féminité est décortiqué de façon cruelle et douce, dans son ambivalence entre fragilité et force. La sélection de photographies impose des lectures ambivalentes, les œuvres de Laetitia Bica, par leur sujet et leur matérialité offrent une lecture à plusieurs niveaux sur ce qu’est la féminité, ce qu’elle nous offre et ce qu’elle nous impose. L’artiste invite le sujet photographié à accepter avec vulnérabilité son image modifiée comme une nouvelle possibilité d’ego.
 
Pour explorer son sujet de recherche, Laetitia Bica ouvre également la porte du non-humain. La quête du soi contient le vivant dans sa globalité, cet autre à la fois passé et présent, qui vit en nous et survit malgré nous. Par la confrontation des images, des échos de couleurs et de formes, par les rapports d’échelle, Laetitia Bica nous invite à réfléchir à cette part de nature qui fait de nous des paysages en perpétuels mouvements.

Altère mon ego, c’est aussi, in fine, une exploration du développement de l’artiste elle-même. Ainsi, cette exposition lui permet d’agencer des projets différents, de créer du lien entre des recherches menées de front parfois depuis plusieurs années, initiant alors des significations nouvelles et de nouveaux points de vue dans une grande cohérence entre le tout et l’ensemble de ses parties.

Laurence Baud’huin
(avec Rébecca Prosper)
Altère mon ego – Laetitia Bica

Olivier Spinewine : Le pédiluve / Villevue

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Olivier Spinewine est plasticien et enseignant. Il dessine,  photographie, écrit et édite. Au Clignoteur, il présente deux recherches parallèles : Le pédiluve, série dessinée qui explore et interprète le pied comme contrainte formelle, variant les techniques et les supports dans une tentative d’épuisement du sujet où affleurent tour à tour humour et angoisse ; puis Villevue, quête du voir et du faire-voir, travail photographique du quotidien édité à la fois sur Instagram et dans une série de revues mises en page sur Excel, un logiciel si peu adapté à cet usage que les accidents qui s’y produisent offrent au regard une fraîcheur et une poésie nouvelles. Le pédiluve, c’est aussi un ouvrage[1], dont la sortie le 1er avril coïncidera, au Clignoteur, avec le concert de Brèche de Roland, dont Olivier Spinewine signe les illustrations du premier EP[2].

Si les similitudes entre les deux recherches ne frappent pas de prime abord, celles-ci sont néanmoins perceptibles dans la démarche que poursuit Olivier Spinewine. Par opposition, déjà : alors que Le pédiluve exige du plasticien une très grande rigueur, Villevue lui octroie ces moments de repos, d’attention flottante, cette narration qui se donne sans qu’on la cherche. Et ce cadeau trouvé est peut-être – dira Olivier –  la talonnette qui lui permet d’arpenter les chemins de l’expérimentation. Le pied comme l’exprime Georges Bataille dans « Le gros orteil », c’est la polarité entre l’immonde et l’extrême séduction[3]. En cherchant à en décliner la forme au travers de plus de quatre-vingt dessins à ce jour, jouant avec les éléments du pied sans métaphore, Olivier Spinewine s’extrait absolument du stéréotype et propose au regardeur un recul, un œil neuf qui provoque l’émotion. Il en va de même avec les photographies de Villevue qui, décadrées par la mise en page, sont autant d’anti-couchers-de-soleil, de pieds de nez aux clichés de genre.

Récemment, Olivier Spinewine propose d’ailleurs une fusion par collage de ses  travaux photographiés et dessinés. Au travers de ses différentes démarches, on retrouve ce souci quasi pédagogique de l’enseignant en sémiologie : une quête du sens rendu à l’image, un refus de la lassitude, voire de l’indifférence.  Nous reste de cet univers si particulier une gratitude pour tant d’harmonie esthétique, pour cette légèreté que côtoie la curiosité, pour l’éveil né.

Laurence Baud’huin, janvier 2022


[1] Le pédiluve, 2022, Lustre éditions

[2] Brèche de Roland, fin: début, cover Olivier Spinewine, dear.deer.records, 2022

[3] Georges Bataille, “Le gros orteil,” Documents 6 (November 1929): 297-302.

Olivier Spinewine expose @Le Clignoteur du 18/3 au 01/04/2022
Vernissage le 18/3 dès 18.00
Exposition accessible les vendredis de 17.00 à 20.00
et les samedis et dimanches de 14.00 à 19.00

Concert de La Brèche de Roland le 01/04/2022 à 20.00 à l’occasion de la sortie du livre Pédiluve, Lustre éditions.

Olivier Spinewine : Le pédiluve / Villevue

jeu de balle – Florence Cats & Joseph Charroy

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En résidence au Clignoteur dès le 25 octobre, Florence Cats et Joseph Charroy proposent avec « jeu de balle » une exploration urbaine et temporelle. Douze jours durant, ils auront arpenté la place éponyme  à l’heure du ballet des balayeurs, le nez au sol, glanant les presque riens, les objets oubliés, rejetés, laissés pour morts sur le pavé. Trouvés, ramassés, composés par Florence Cats, anoblis au titre de supports pour le travail photographique de Joseph Charroy, ces humbles parmi les humbles, machins faits en série, utilisés un jour, abimés et jetés un autre, deviennent soudain uniques, porteurs d’aura, de l’histoire singulière qui les mène ici et maintenant.

Florence Cats intervient sur les supports-trouvailles par l’assemblage, le dessin, l’écriture, la peinture, le transfert, la citation ou la création sonore. Petite, elle jouait dans les terrains vagues, non-lieux où, par essence, rien ne bride l’imagination : reste une tendresse et une attention pour la terrible vulnérabilité des objets sans objet et des lieux en mutation.

Joseph Charroy est photographe et éditeur : pour le projet « jeu de balle », il crée avec son imprimante des livres-objets, pièces uniques montées à partir de ses photographies imprimées sur les papiers glanés, sur les ouvrages oubliés, rejetés par la houle du vieux marché. L’œil ouvert sur les altérations dues à l’humidité, les déchirures, les empreintes, les accidents et les effacements, Joseph travaille avec le temps et les traces que celui-ci laisse dans son sillage.

Pour l’une comme pour l’autre, la place du Jeu de balle à Bruxelles, dernière demeure des choses abandonnées de la ville, morceau de patrimoine affaibli par la crise sanitaire et menacé par la gentrification, est un choix qui n’a rien d’anodin. Il apporte avec lui la poésie du temps qui passe, la mélancolie de l’errance et de l’échouage, le combat pour la visibilité des plus faibles. Il dit aussi le jeu des échos que s’envoient et se renvoient les deux artistes-amoureux, leur douceur, leur force et, dans un trait d’humour, leur rafraichissant pied-de-nez à l’hygiénisme ambiant.

VERNISSAGE VENDREDI 12/11/2021 – 18h

Le Clignoteur – 30 Place de la Vieille halle aux Blés – 1000 Bruxelles

Laurence Baud’huin, octobre 2021

jeu de balle – Florence Cats & Joseph Charroy

ME MO RI – Delphine Navez

Journal photographique

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Depuis 2012, Delphine Navez enrichit au quotidien une chronique photographique intime qui se construit par l’accumulation d’images-souvenirs. Leur format, le carré, n’exclut rien ni personne de son centre, de son cœur. Il est la figure stable. Il est le proche et le sans mot. Il est l’équilibre à la fois formel et essentiel.

Ces photographies constituent un support mnémonique, un ancrage face à la fuite du temps, des petits cailloux blancs semés sur un sentier. Un jeu aussi : une taquinerie jetée à la figure de son inéluctabilité. Me(mento) Mori : Saturne dévore ses enfants ? Delphine Navez le chatouille sous les bras avec le fil d’Ariane !

Le jeu, c’est aussi l’assemblage, la collection et ce qu’on peut en faire. Ainsi, les images de ME MO RI sont faites pour être manipulées, associées. Memori, ce plaisir d’enfant qui consistait à retrouver des paires, se mue ici en recherche de similitudes et d’échos, cachés dans une ombre, un contraste, une couleur. L’appariement des photographies crée un avant et un après, un fil temporel, une narration chaque fois renouvelée. Assemblés, les carrés se font paysages et l’espace se dédouble. À moins que ce ne soit le temps.

Mais en nous offrant ses souvenirs, Delphine Navez les désincarne. Ils s’extraient de leurs sujets – famille, amis, lieux parcourus – pour en revêtir d’autres, s’habiller des représentations de ceux qui se les approprient. Sans s’en déposséder, la photographe partage alors l’universalité des émotions qui jaillissent, parfois avec violence, de ses images. Images où l’on peut lire le rire : celui qui éclate avec le son – le sens – le geste ; grinçant parfois. Images où l’on peut lire la perte : la solitude des sujets isolés, la multitude de regards et de bouches entrouvertes et les corps amputés, tendus, brûlés par les blancs. Images, encore, où la couleur soudain détaille, brandit le réel et nous le met sous le nez, nous réveille en sursaut, sans concession.


Car si ME MO RI est un jeu, ce n’est autre que celui de l’existence. La partie est lancée : on  fonce tête baissée du drôle au tragique et du tragique au drôle… et inlassablement, on recommence.

Laurence Baud’huin – Août 2021


ME MO RI

Du 25 septembre au 16 octobre 2021

Jeudi et vendredi de 18 à 20h, samedi de 14 à 18h

VERNISSAGE VENDREDI 24 SEPTEMBRE À PARTIR DE 18h

LE MAGA – avenue Jean Volders 56, 1060 Saint-Gilles www.lemaga.be

ME MO RI – Delphine Navez

Elena Tognoli – Mater Baltica

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Avec « Mater Baltica », Elena Tognoli expose au Clignoteur, en avant-première, les œuvres écrites et dessinées d’un ouvrage bleu et blanc, profond comme la mer. Y évoluent, légères et tendues, les pensées des mères du monde, polyphonie de baleines ou d’éléphantes, chant de désirs et d’angoisses, moments intenses ou calmes de solitudes et de multitudes.

Dans le trait tracé au stylo bleu, Elena Tognoli éprouve la rugosité, la résistance que lui inspirent la mer  et la maternité, l’une et l’autre toujours un peu étrangères, lointaines. Si dessiner pour Elena est un acte physique, un acte de tension, de pression, écrire l’est tout autant : les mots échappent à la construction narrative linéaire, à la douceur lyrique, ne se laissant apprivoiser que par vagues. Eclosent de délicates bulles sémantiques, des œufs minuscules qui contiennent  l’univers.

Au fil des planches et des marées, la Mater Baltica d’Elena Tognoli passe d’une abstraction graphique qui dit le drame à la figuration qui allège. Les flots roulent et se retirent, le ton change, la mère a peur, son corps plus lourd s’ouvre sur des mots plus durs. L’écume se forme, les poissons rigolent, la femme respire et les mots se retrouvent, résistants.

Peut-être la Mater Baltica est-elle vivante, peut-être n’est-elle pas encore née. Comme l’écriture d’Elena Tognoli qui nait du geste autant qu’elle ne l’engendre, sa mer-mère est au cœur de la vie, utérus universel, contenant contenu.

Laurence Baud’huin

Infos ?
https://elenatognoli.blogspot.com/
http://leclignoteur.be/
 

Elena Tognoli – Mater Baltica

Julie Krakowski – Epidermique

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Il y a chez Julie Krakowski une mobilité et une flexibilité qui se déclinent en plusieurs explorations simultanées. La frontière entre souplesse et rigidité des matériaux en est une ; la transversalité entre disciplines artistiques – ici sculpture, vidéo et son et à travers elles la question de la spatialité et de la temporalité, une autre.

Avec l’installation Epidermique présentée au Clignoteur, Julie Krakowski propose des aller-retours entre les trois plans de l’espace perceptibles depuis la porte d’entrée de la galerie : mur, table, fond. Dans chacun de ces plans sont mises en espace des œuvres symbolisant à la fois les étapes de sa réflexion : de l’objet à la vidéo, de la vidéo au son, soit de l’inanimé à l’animé, et la tension entre des dualités telles que vie et mort, éveil et sommeil, conscience et coma, désir et angoisse, respiration et apnée.

L’habillage sonore, création du compositeur Clément Braive, emballe de délicatesse cette pièce que Julie Krakowski a voulu alcôve où le lit, emblématique s’il en est des dyades abordées, est littéralement décomposé, où les œuvres projetées en mouvement cachent pudiquement derrière des voiles leur immobilité retrouvée, où tout renvoie au corps absent, à ce qui nous échappe, à ce qui nous manque peut-être.

L. Baud’huin

Infos :
https://juliekrakowski.com/
http://leclignoteur.be/

Julie Krakowski – Epidermique

Dompter le monstre

Un article de Laurence Baud’huin paru dans le “Secouez-vous les idées” N°120 : http://www.secouezvouslesidees.be/index.php/ailleurs/dompter-le-monstre

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CESEP 120

Pour beaucoup, l’économie a le faciès du basilic, ce monstre légendaire qui tue quiconque le regarde en face. Une bête gigantesque et inattaquable, sournoise. Pourtant, pour ceux qui osent la braver, elle n’apparaît pas forcément invincible… Une dose d’humour, un brin de magie et beaucoup de créativité pourraient peut-être, qui sait, lui tirer la queue.

Pizza Economie

Je rencontre Martin Ophoven dans un bar du quartier des Marolles. Une amie commune, comédienne et coach d’impro, nous a mis en contact. Martin est l’auteur, le metteur en scène et l’interprète d’un stand-up nommé Pizza Economie [1]

Détenteur d’une licence en économie appliquée décrochée à l’Ichec / Ucl, Martin a travaillé longtemps comme Business Analyst dans l’industrie du verre. Je grimace, je n’ai pas la moindre idée de ce que peut être un « business analyst ». En souriant, Martin m’explique que ce terme un peu fourre-tout désigne une espèce de conseiller dont la mission est d’ « optimaliser les procédures ». Autre grimace, nouveau sourire : je m’arrangeais pour que les programmes informatiques que nous utilisions répondent à nos besoins. Martin m’explique que, s’il n’était pas vraiment heureux dans cet emploi, il gravissait néanmoins les échelons, la motivation en yo-yo entre les moments créatifs liés à la recherche de solutions et les montées de stress des peu enthousiasmantes phases d’application.

En 2003, Martin Ophoven, toujours analyste, commence l’improvisation. Très vite, le passe-temps/passe-nerfs devient passion. Jouer, créer est pour lui une clé – LA clé ? –  pour sortir et faire sortir de l’hyper-consumérisme, du stress, des addictions.  Martin coache, crée et interprète un premier spectacle, et se met sérieusement à penser à intégrer la discipline à sa vie professionnelle. Petit à petit, Martin va faire entrer l’impro dans l’entreprise, utiliser des techniques d’écriture dans la communication commerciale et théâtraliser les séminaires. L’impro devient un outil de team-building, elle renforce la cohésion de l’équipe et crée un cercle vertueux. Martin est alors plus que jamais motivé à en faire son principal métier.

A l’époque, le développement durable a le vent en poupe. C’est le début et c’est timide mais Martin Ophoven sent la brise de fraicheur que de telles préoccupations pourraient apporter au modèle dominant. Néanmoins, salarié par un géant de la pollution,  il démissionne et entre comme conseiller en communication responsable dans une start-up.  La prise de conscience est violente, les valeurs sont chamboulées. Vouloir responsabiliser le monde de l’entreprise engendre une série de paradoxes difficiles à dénouer. C’est la crise. Martin se tourne vers la seule chose qui lui fait autant de bien qu’aux autres : l’improvisation théâtrale.

On est en 2009, Martin Ophoven va alors créer avec Hélène Daniels et Jérémie Vanhoof le Théâtre Carbonique. Leur objectif ? Combiner théâtre et développement durable, parler de celui-ci avec celui-là, l’humour à la ceinture, pour peu à peu donner à voir que le modèle économique actuel n’est pas le seul possible. Pour ce faire, il va passer par l’intérieur, travailler en coulisses : protéiforme, le théâtre Carbonique est souvent théâtre d’entreprise. Martin va à la source, il s’adresse directement aux intéressés. Ainsi, successivement, la jeune compagnie va monter et diffuser au cœur des sociétés, des écoles et parfois du grand public Comment expliquer le changement climatique à mon patron ?, Lost in transition, Classe carbone 2019 et Le cours de l’argent, avant d’écrire, de mettre en scène et d’interpréter Pizza Economie, avec lequel il tourne aujourd’hui.

Ce spectacle, à l’initiative de l’ULB, repose sur un constat que Martin l’économiste connait bien : la doctrine capitaliste de la croissance sans fin et de la régulation des marchés est infondée, pire, mensongère. Je grimace à nouveau, Martin m’explique : le paramètre unique du capitalisme est la redistribution des valeurs. L’investisseur avance des fonds pour un projet et attend en retour un gain financier, en faisant le pari d’un accroissement sans fin, d’un futur toujours plus riche. Les plus grosses parts de la pizza, en somme. Le vice fondamental, c’est de ne pas considérer les limites, d’oublier qu’il est mathématiquement impossible que tous les prêts octroyés au monde soient un jour remboursés avec les intérêts demandés, d’oublier que, comme tout, l’économie suit un rythme oscillatoire, d’oublier enfin que la planète est un espace fini, avec des contraintes physiques, humaines et écologiques[2].

Dans son spectacle, endossant de nombreux personnages, Martin Ophoven va alors proposer une alternative : une économie solidaire et fonctionnelle. Comprenons un modèle dans lequel nous payons non pour posséder mais pour utiliser. Et réutiliser, accommoder les restes. Location versus achat ; recyclage et non poubelle ! L’objet loué est réparé, mis en circulation le plus longtemps possible afin d’être rentabilisé, à l’inverse de l’objet acheté qui a forcément intérêt à être mal produit afin d’être au plus vite remplacé. D’un côté, nous avons le durable, de l’autre, l’obsolescence programmée… Côté investisseurs, la pizza party peut enfin commencer : les coopératives, les groupements citoyens, le crowfunding montrent qu’un autre financement est possible, dans lequel la contrepartie in fine n’est pas le bénéfice financier, l’accroissement monétaire, mais un retour en termes de services, d’utilisation, d’augmentation du mieux-être, etc.

Pizza Economie est un spectacle didactique assumé, produit et diffusé par la Solvay Business School (ULB) et le Département BELSPO (Belgian Scientific Policy)[3]. Si la première représente encore la toute-puissance du monstre économique dominant, elle reconnait néanmoins le besoin de se réinventer. Quant au second, organisme gouvernemental, il contribue à répondre à la poursuite des objectifs climatiques et de développement en Belgique.

Cette fois c’est moi qui souris face au constat amusant de cet argent d’Etat servant à critiquer le modèle en place… Martin n’est pas dupe : invité par les écoles de commerce, subventionné par le Gouvernement lui-même, à expliquer comment démonter la machine, il recycle un peu de ce modèle d’hier, obsolète et à bout de souffle, en un projet qui, sans grimace, sera bel et bien durable.

Désorceler la finance

Quelques minutes avant de rencontrer Luce Goutelle, je réalise que je ne sais rien de … la finance ! Je confonds le terme avec d’autres : économie, bourse, marchés, capitalisme.  Je google donc, en dernière minute, le mot sur mon téléphone. Il me mène illico à la notion de « marché financier » puis à ces barbarismes : actions, obligations, capitaux, produits dérivés… c’est la panique. Luce arrive et je suis consternée. Je joue franc jeu : je lui annonce mon incompétence, pire, mon handicap, mon incapacité totale à entendre quoi que ce soit à tout ça. Luce Goutelle rigole. Elle me dit : voilà, c’est ça, c’est pour ça que nous existons. Elle m’explique : Partout, tout le temps, la finance et les marchés gouvernent nos vies, nous imposent des choix, des restrictions. Jamais ils ne nous dévoilent les raisons, les causes, tout reste invisible, ésotérique. Cependant, nous sommes incapables de bouger, de nous défendre. Nous sommes ensorcelés.

Luce Goutelle est une artiste pluridisciplinaire qui place la recherche et l’action au cœur de sa pratique. En 2015, elle fonde avec quelques amis la compagnie Loop-s, et en 2017, le Laboratoire sauvage de recherches expérimentales « Désorceler la finance ». Je m’interroge… Qu’est-ce qui fait qu’une artiste en arrive un jour à s’intéresser au monde glacial et anguleux de l’argent ? Ce qui m’intéresse depuis toujours, c’est d’aller fouiller dans les univers auxquels je ne connais rien, de creuser, d’ouvrir des portes a priori condamnées. Recherche et expérimentation, déjà… Et la finance dans tout ça ? J’ai été un temps stewardesse sur un yacht très luxueux. J’écoutais les clients parler, c’était édifiant. J’ai réalisé que derrière cet écran de fumée qui nous rendent soi-disant ces mondes inaccessibles, il y a des humains en chair et en os, des gens qu’on peut toucher du doigt.

Et pourtant, tous ou presque, nous sentons incapables de lutter contre la toute-puissance financière, qui mène la danse et fait tourner le monde. Dans son manifeste, le laboratoire écrit :

La finance est partout, et l’argent déborde. Les milliards et milliers de milliards et millions de milliards des banques, des sociétés d’assurances, des fonds de pension, des hedge fund, des fortunes démesurées et des dettes abyssales nous sifflent aux oreilles à l’écoute des nouvelles, à la lecture des journaux. Ils nous impressionnent. Mais, souvent, nous ne les entendons plus, occupés que nous sommes à nous débattre avec quelques dizaines, quelques centaines, quelques milliers peut-être. Peut-être ces milliards nous empêchent-ils aussi, par leur présence, leur pouvoir, leurs injonctions et leur insistance étouffante, de penser et d’agir autrement (…)[4]

Ainsi, la volonté de Luce Goutelle et des autres initiateurs du laboratoire : Aline Fares et Fabrice Sabatier, est réellement de reconnecter les individus avec le fonctionnement du système afin qu’ils puissent s’en réapproprier les enjeux, le reconstruire sur un autre modèle.

Pour y arriver, le laboratoire mène ses recherches en explorant de nombreuses pistes qui s’ancrent autant dans l’art théâtral et performatif que dans l’action politique et dans le rituel magique. Ce dernier aspect, sans doute le plus étonnant du projet, trouve sa raison d’être dans le besoin essentiel de reconnecter l’humain à la finance, et pour ce faire de rendre à cette dernière un aspect sensible. Comment connecter le burn-out de ma cousine avec ce qu’il se passe à Wall-Street ? Une réponse apportée par le laboratoire est de faire sortir la finance de cette esthétique objective et froide dans laquelle on la cantonne. De lui rendre sa sauvagerie. Ainsi l’Open outcry – du nom de ce langage codé, barbare à souhait, qu’utilisaient les traders pour communiquer dans l’incessant brouhaha des marchés boursiers – est un rituel qui, d’incantations en feux de joie, dans un décor impressionnant alliant mystique magicienne et objets liés au culte de l’argent, permet à ceux qui s’y soumettent de se faire désenvouter afin qu’ils puissent, enfin débarrassés du joug financier, construire l’après,  prendre les choses en main.

Car c’est bien d’inaction, de paralysie même, qu’il est question lorsqu’on aborde les frayeurs liées à la finance. Dans une interview donnée par Luce Goutelle et Aline Fares durant l’un des Open outcry, cette dernière, s’exprimant à propos de l’omniprésence des lobbys influençant à Bruxelles les règlementations prises par les instances Européennes affirme qu’il est impossible, dans l’état actuel des choses, d’espérer faire un contre-pouvoir, car le processus législatif et l’organisation des représentations d’intérêts n’est pas faite pour une représentation populaire[5].

Reprendre le pouvoir devra donc se faire sous d’autres formes. Créations visuelles et sonores, workshops, performances, écritures expérimentales, rites initiatiques, infiltrations, clubs de lectures, émissions radio, conférences,… Au laboratoire Désorceler la finance, les idées ne manquent pas. Reste aujourd’hui à faire passer le message, à déclencher au maximum le désir d’enquête pour qu’une fois pour toutes débarrassés de cette emprise sorcière, nous nous remettions en mouvement.

[1] http://theatrecarbonique.be/index.html

[2] Lire à ce sujet Kate Raworth, 2018, « La théorie du donut »,  trad. Laurent Bury, Paris : Plon.

[3] Ce projet est basé sur la recherche de Food4Sustainability (BELSPO) et d’Alicia Dipierri, doctorante à l’ULB Solvay, sur la durabilité alimentaire. Les personnes ou institutions intéressées peuvent contacter l’équipe de l’ULB : theatre.durable@ulb.ac.be

[4] http://desorcelerlafinance.org/fr/manifeste/

[5] https://soundcloud.com/user-716603089/sets/open-outcry-rituel-de

Dompter le monstre

Giovanni Guarini : Rapprochements

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Giovanni Guarini est un archiviste sensible à l’impermanence des choses.

A l’atelier, il aborde sans préméditation la page blanche. Les dessins se succèdent, traits de gouache, de feutre, de graphite, noirs, gris et colorés. Les souvenirs se relâchent et éclatent en tensions, en structures, dérapent et glissent sur le papier mat ou couché qui selon sa texture retient le geste ou l’emmène plus loin.

Les dessins s’accumulent, Giovanni s’arrête, observe. Il organise la rencontre. Les derniers dessins réalisés sont présentés aux créations précédentes, raisonnablement cataloguées, conservées, classées. Leur association fait œuvre mais l’œuvre est temporaire, évolutive : d’autres confrontations viennent, bientôt la modifier et l’attirer ailleurs.

Son travail est constamment en mouvement, résolument ouvert et dynamique; Le Clignoteur est une aire de jeu, sa raison d’être est dynamique : il y a rapprochement. Ce que propose Le Clignoteur à Giovanni Guarini n’est pas une exposition figée. C’est un atelier ouvert, une œuvre évolutive montrée au public, une succession de moments qui témoignent du chemin  sensible d’un artiste au fil de ses rencontres : avec les photographies de Delphine Navez, posées en réponse aux propositions graphiques ; avec les visiteurs ; avec le lieu et les ressentis qui clignoteront alors.

Laurence Baud’huin

En pratique, Le Clignoteur invite les visiteurs à entrer dans les Rapprochements de Giovanni Guarini en deux temps distincts : 

  • En juillet, le vendredi 10 de 17 à 20.00 ; les samedis 11 et 18 de 14 à 18.00 et les dimanches 12 et 19 de 14.00 à 18.00 ainsi que sur rendez-vous.
  • En septembre, tous les samedis et dimanches de 14.00 à 18.00, ainsi que sur rendez-vous.
Giovanni Guarini : Rapprochements

De proche en proche / Histoires de cœur.

Un article de Caroline Coco et Laurence Baud’huin paru dans le Secouez-vous les idées N°119 / https://www.cesep.be/index.php/publications2/secouez-vous-les-idees/notre-dernier-numero

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La rédaction culturelle : qu’est-ce que c’est ?

SECOUEZ_119

S’approcher. Jusqu’à être (des)proche(s). Réduire la distance et les intermédiaires. S’engager. Se mouiller le maillot. Entrer en relation. Prendre des risques. Être intime sans être intimidé. Toucher. Se toucher du doigt et du dire. Argumenter. Assumer. Les trois portraits qui suivent parlent de courage et d’honnêteté, de persistance, de générosité. Rencontres, à cœur ouvert…

Norma Prendergast, en approche pour un monde plus tendre

Norma Prendergast est une immigrée d’Irlande. Il y a bientôt trente ans, Norma a choisi Bruxelles, et Bruxelles a accueilli Norma. Depuis, grâce à la vidéo, à la photo et à la captation audio, l’une et l’autre se parlent de poésie et de diversité.

Le moteur de Norma, successivement diplômée en photographie, en vidéo et en sound design, c’est la curiosité. Cette envie de savoir et de connaître l’attire sans cesse vers les gens – ces autres avec qui elle partage l’espace urbain.  Aux antipodes de l’individualisme, Norma va vers ses voisins. Elle veut les voir. Et montrer leurs vies comme leurs rues, ce qui fait qu’ils sont eux, qu’ils agissent, créent du lien et se mobilisent. Montrer, aussi, que ce sont eux qui font la ville, montrer ce qu’habiter veut dire. Elle se rapproche. Tellement près qu’elle et eux entrent en relation. Elle les visite comme on visite sa famille, le dimanche. Ils participent à ses projets et l’invitent dans les leurs. Alors Norma les fait poser, face à l’objectif : ils ont le courage et la patience qu’il faut pour supporter ce moment de fragilité et d’instabilité, comme ils ont le courage et la patience d’entretenir leurs potagers, d’améliorer leurs vies et leurs quartiers, de raconter leurs rêves.

Cette façon de faire est un leitmotiv. En 2014, Norma Prendergast coréalise avec la preneuse de son Pascale Stevens le documentaire Les deux rives[1], dont l’intention est de mettre en dialogue les habitants des rives gauche et droite du canal de Willebroek. Quelques temps plus tard, à la suite de sa résidence artistique à l’asbl Zinnema, le contrat de quartier Biestebroeck accepte de soutenir Walking with the Postman[2], une enquête poétique photographique, audio et vidéo, qu’elle mène sur les traces de Bernard, facteur anderlechtois, à la rencontre des habitants de la commune… Walking with the postman #1 et #2 deviendront 2 expos solos montrées à l’asbl Zinnema et à De Koer en avril et décembre 2018. A chacun des vernissages, ces gens du coin, voisins mis à l’honneur sont présents, nombreux. C’est une célébration, celle de leur reconnaissance. En 2018 Norma est sélectionnée pour l’aventure Homelands, places of belonging. Initié par la fondation Yehudi Menuhin, ce projet de co-création photographique avec l’artiste syrien Ahmad Al Saadi sera montré en avril 2019 à Zinnema,   en mai au Pianofabriek.  Rencontre entre artistes, entre immigrés aux parcours si différents, cette aventure humaine questionne la notion d’ « être chez soi », l’espace de vie « quartier » et la relation avec ceux qui y vivent. Aujourd’hui, Norma poursuit littéralement les rêves des Anderlechtois. Rêves de nuit, rêve d’avenirs, cauchemars aussi. Pour le service culturel néerlandophone de la commune, elle développe en ce moment le projet poétique #Antenna/Ecoute tes rêves/Luistert naar je dromen, dans lequel elle travaille en photo et en audio sur les rêves dans les différentes cultures.

Norma Prendergast montre et fait entendre la beauté de ce qui fait le lien social, cette force poétique qui réside dans les gestes gratuits, dans les regards, dans les espaces habités. Au fil des rues, elle témoigne de la force comme de la fragilité qui fait l’humanité. Une artiste tout en tendresse et en générosité, à suivre absolument !

Le Clignoteur, de l’humanité dans une coquille de noix

Blotti au fond de la cour d’un ancien relais de poste du 17ème siècle, dans le centre de Bruxelles, Le Clignoteur est, depuis novembre 2014, un lieu dédié à la création contemporaine[3].

Ouvert dans sa propre maison par la photographe et historienne de l’art Delphine Navez, cet espace atypique qu’elle aime appeler son aire de jeu s’allume et s’éteint alternativement à intervalles courts et réguliers. En clair, quatre fois par an, soit une fois par saison, Le Clignoteur s’ouvre et accueille pour trois à quatre weekends d’affilée le travail de plasticien.ne.s, parfois en collectif, autour desquels viennent se greffer différents événements choisis avec soin, à la fois par Delphine et par ses invités. C’est là que réside toute la fraîcheur, toute la cohérence de ce lieu d’exception : rien de gratuit, jamais de remplissage, peu de flonflons. A l’inverse, une rencontre, une vie en commun dans un espace-temps chirurgical, ciselé et précis comme une dentelle de Bruxelles. Et au cœur de ce temps, précieux car fugace, des décisions alimentées par ce qui ressemble tellement plus à de l’amour qu’à du travail.

Quand elle évoque son lieu, Delphine utilise le terme « confidentiel ». D’abord, parce que le Clignoteur est suffisamment petit – vingt à trente mètres carrés peut-être – pour que le visiteur puisse, d’un seul regard, embrasser ce qui s’y trouve et créer des connections entre les œuvres. Ensuite car l’intimité des lieux est l’écrin de ces rencontres qui donnent naissance à de nouvelles programmations. Les créateurs du Clignoteur drainent avec eux leurs univers. Ils s’y croisent et leurs confrontations démultiplient les possibles. Les futurs du Clignoteur naissent presque toujours au Clignoteur.

Tout considérer comme possible, mais tout concevoir en miniature pour survivre ; atteindre une qualité d’accueil irréprochable pour les créateurs et pour le public en visant l’essentiel ; faire moins, mais faire mieux, et surtout s’entourer d’amis compétents, autonomes, incroyablement motivés, c’est la réponse que Delphine a trouvé face à la difficulté de faire exister de façon pérenne un espace de culture à Bruxelles. Car elle n’en est pas à son premier essai : en 2000, Delphine Navez ouvre l’asbl KAN’H, un lieu dédié à la confrontation des publics et des disciplines artistiques. Entendez un bar, un restaurant, une salle de spectacle et de concerts, une programmation quotidienne d’ateliers pour enfants et adultes, de sessions de Dj’s, de conférences, d’expositions… Et surtout un vivier ! Pendant cinq ans vont s’y connaitre et s’y reconnaitre des centaines d’artistes toutes disciplines confondues, de Belgique et d’ailleurs. Une aventure humaine d’une telle intensité qu’aujourd’hui encore, près de vingt ans plus tard, bien des faiseurs de belles choses passés par là reviennent au Clignoteur, version miniature de KAN’H dont l’odeur n’a pas changé. Mais que s’est-il passé ? Pourquoi l’arche a-t-elle coulé ? Pour Delphine, la réponse est simple : pour armer un tel vaisseau, et salarier son équipage, il fallait de l’argent. Pour l’obtenir, la subvention d’Etat semblait logique, n’était-on pas un organisme socio-culturel ?  Mais hélas, l’Etat n’aide que ce qu’il peut comprendre, contrôler peut-être. Et surtout, s’il peut s’en passer… il s’en passe ! Ainsi, un lieu qui mélange, qui superpose et qui fusionne s’avère bien vite insubsidiable. Quémandez aux Arts de la scène, ils vous répondront que vous faites de la musique, demandez à la Musique, on vous renverra aux Arts plastiques… Vous voulez de l’argent ? Entrez donc dans les cases ! Et fi de la liberté, du choix,  de l’inventivité. Qu’ils reposent en paix.

Entre KAN’H et le Clignoteur, près de dix ans se sont écoulés. Dix ans de réflexion. Les grandes décisions prennent parfois du temps. Aujourd’hui, Delphine, Poucette géante au cœur immense, fait naviguer sa coquille de noix où bon lui semble. Et dans ce monde lilliputien, entourée de ceux qu’elle aime, enfin, sa liberté est infinie.

Pierre-Yves Racine, au cœur du peuple des Prairies

C’est une histoire de jardins ouvriers situés en zone inondable. L’histoire des Prairies du canal Saint-Martin, un quartier de Rennes à deux pas du centre-ville que l’Histoire et la Géographie ont, près de cent ans durant, laissés en jachère[4]. Une eau qui façonne un lieu. C’est surtout l’histoire de Marcel, Amélie, Malika, Patrick, Fabie, et des autres, les habitants – une communauté qui, jusqu’il y a peu, résistait toujours à la pression immobilière. Jardins fleuris et potagers, lieux de promenade, habitats sédentaires ou nomades, les espaces essentiellement aménagés par ces gens ont aujourd’hui disparu.

C’est là, pour être au lieu, que Pierre-Yves Racine[5], photographe autodidacte, pose son objectif entre 2012 et 2017, avant que ce quartier ne devienne un parc urbain planifié et normé. Il arpente, découvre, respire. Il utilise son appareil comme un moteur de rencontres. Pour lui, l’image est un point de départ plus qu’un achèvement. Ses portraits invitent à rencontrer et à comprendre. Au fil de ses allers-retours, Pierre-Yves va bénéficier de l’hospitalité et de la générosité de ce lieu, de ces gens. Et en témoigner.

Ce qui pourrait être perçu comme de la précarité ne l’est pas pour ceux qui vivent là : ils sont fiers d’avoir construit un endroit de liberté et d’accueil, conscients aussi du caractère exceptionnel de la situation. Certains vivent aux Prairies depuis des décennies, d’autres arrivent et repartent : gens du voyage, migrants, SDF. La cohabitation n’est pas toujours aisée mais une certaine régulation s’opère et d’aucuns s’improvisent médiateurs. Ça prenait du temps de discuter avec les anciens. Mais il y avait toujours eu ça dans les jardins : discuter, échanger, ça voulait dire des points de vue divergents mais on prenait le temps de se parler.

Au fil des mois qui passent, Pierre-Yves Racine découvre que les habitants eux-mêmes sont possesseurs des premières traces des lieux : photographies de scènes de vie quotidienne, portraits posés, construction des habitats… Petit à petit, le photographe va collecter un véritable fonds documentaire : le quartier et sa vie étant voués à disparaitre, il offrira au lieu une mémoire, l’inscrira dans l’Histoire. Associant ses propres images aux archives des habitants, Pierre-Yves va monter différentes expositions. Au-delà du témoignage,  un acte politique qui dénonce les aménagements immobiliers qui ceinturent le lieu, et ce projet d’un parc réduisant à néant les aventures humaines qui ont donné une âme aux Prairies. Avec humour et poésie, le travail de Pierre-Yves Racine va s’étendre : installations, créations sonores et vidéo vont bientôt dire l’hier, la fin, l’absurde. Ainsi « Le chant des sirènes », bande son dans laquelle un logiciel de synthèse vocale chante en boucle le texte des brochures immobilières dont les constructions bordent aujourd’hui le parc des Prairies Saint-Martin.

Pierre-Yves Racine est toujours à la recherche d’un endroit qui pourrait accueillir le fonds d’archives. Il rêve que l’ensemble de ces récits photographiques trouve place chez ceux à qui ils appartiennent, et que l’associatif local soit le relais pour y amener le public. Qu’au-delà du souvenir perdurent le partage et la rencontre.

[1] https://vimeo.com/146618146 Password : Norma’s videos

[2] https://vimeo.com/267115069 Password : Norma’s videos

[3] http://leclignoteur.be/

[4] http://pyracine.fr/fr/texte_prairies/

[5] Pour découvrir l’ensemble de son travail http://www.pyracine.fr

De proche en proche / Histoires de cœur.