Variations corporelles // Appropriation et réappropriation du langage des corps : expériences artistiques et sociales

Par Laurence Baud’huin et Caroline Coco
Un texte à retrouver sur https://www.cesep.be/index.php/publications2/secouez-vous-les-idees/notre-dernier-numero

 

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La rédaction culturelle : qu’est-ce que c’est ?

SVI118

L’ordre, c’est le calme. Le mouvement contrôlé et anticipable. Tôt, l’école nous apprend la contrainte du moi physique, assis et silencieux. Pourtant, nos chairs parlent. Et le corps social, quand il met en action sa colère, produit de véritables déferlantes. Ainsi, c’est d’ordre politique, les corps sont à maîtriser, et tant pis s’ils souffrent en silence. S’adressant aux plus jeunes, la dramaturge Sybille Cornet questionne l’ennui du corps en classe tandis que la plasticienne Annick Blavier part à la recherche de fragments de corps et amalgame leur expressivité à sa sensibilité. En Espagne, en 2015, des milliers de personnes protestent contre l’interdiction de manifester en faisant défiler leurs images en hologramme. Bienvenue dans le réveil des corps.


Le corps ennuyé

 Sybille Cornet est auteure de théâtre, comédienne et metteure en scène. Depuis quelques mois, elle propose aux élèves du primaire et du secondaire une conférence-spectacle intitulée Faire l’école aux grands singes, laquelle questionne l’ennui du corps en classe[1].

Faire l’école aux grands singes, s’il est bel et bien un objet théâtral, emprunte son langage au théâtre invisible : il s’annonce comme une conférence et, si l’enseignant est de mèche, les élèves ne savent pas que devant eux se joue bel et bien une pièce, un seul-en-scène avec texte et dramaturgie. L’astuce, c’est que ce spectacle se déroule dans les salles de classes. La comédienne se présente comme une éthologue spécialiste des grands singes, venue annoncer l’imminente entrée à l’école des gorilles, chimpanzés et orangs-outangs chassés de leurs forêts. Parce que l’Homme détruit leurs habitats, ils n’auront bientôt plus d’autre choix que de rejoindre les villes, parce que leur intelligence est avérée, ils désireront probablement intégrer l’école.

Cependant, accueillir les singes à l’école pose question : comment gérer leurs corps puissants et surtout si mobiles, dans une institution qui ne parle qu’à leurs têtes ? Comment font les élèves, d’ailleurs ? Quel est le secret de l’immobilité des corps ?

L’intelligence de ce spectacle tient avant tout à sa mise-en-scène, laquelle questionne et bouscule autant que le texte, sinon plus. Car tout éthologue qu’elle soit, cette conférencière est carrément excentrique. D’abord, elle se déchausse, et invite les élèves à faire de même. Puis elle grimpe sur les bancs, sur le bureau du maître ! Certes, elle y connaît un rayon en comportements simiens, et ses informations sont passionnantes, mais pourquoi faut-il donc qu’elle crie, qu’elle danse et se balance comme un primate ? Pourquoi, pour bien la voir – et il serait dommage de rater ses acrobaties ! – les élèves doivent-ils se tourner et se retourner, se lever, se tordre sur et sous leurs chaises ?

La réponse est limpide : c’est à l’intelligence du corps que Sybille Cornet s’adresse. Bousculant les conventions scolaires et avant tout la sacro-sainte position assise, Sybille aborde le contrôle social sans y toucher, et fait mouche ! Les élèves sont nombreux, presque unanimes, à dénoncer l’ennui de leurs corps, la gêne qui s’insinue dans les dos droits, les jambes jointes, les bouches fermées. Et ce faisant, c’est aux codes mêmes de notre humanité qu’elle s’attaque : que reste-t-il de notre animalité ? de notre rapport à nous-même ? pouvons-nous encore entendre ce que crient nos corps ou sommes-nous prisonniers des peurs dictées par nos seuls esprits ?

Dans son ouvrage Le corps et la chaise, dont s’est inspirée Sybille, Jean-François Pirson, architecte-artiste belge et pédagogue indépendant écrit :  “Quelque peu inconfortable, ma chaise me rappelle l’ordre de la verticalité. Objet fétiche, ma chaise est la présence du corps absent”[2]. Ainsi, dès l’enfance, le corps est abandonné à la chaise, et à son immobilité. Ne dit-on pas d’un gamin trop bruyant ou trop remuant qu’il ne tient pas en place, qu’il est comme un petit animalmal élevé, sauvage ? L’humanité dans nos cultures serait-elle corolaire de l’immobilité ? De là à penser que cette dernière facilite grandement le contrôle et le maintien de l’ordre, il y a moins qu’un pas, à peine un glissement discret…

Aujourd’hui, pour aller plus loin, Sybille Cornet propose en soutien au spectacle une série de dix ateliers, qu’elle a intitulée Raconter l’école à mes pieds. Ecriture, prise de parole, philosophie, enregistrement et diffusion radio, collages, rencontres autour du concept d’école nomade, ces propositions explorent la thématique dans une optique de continuité. Une démarche essentielle pour une artiste qui sait pertinemment que museler la joie des corps, les séparer de nos esprits et oublier de les entendre nous rendra fous, ou malheureux.

Le corps déchiré

Une image. Une déchirure. Un vide. Un texte. Quatre éléments qui s’articulent ; les quatre pièces d’un puzzle. C’est la proposition créative actuelle d’Annick Blavier[i]. Bruxelloise d’origine, Annick étudie la gravure à La Cambre. A sa sortie, brouillée avec cette technique, elle s’oriente vers la peinture, et s’y tient pendant plus de vingt ans. Après avoir voyagé et posé ses valises à Paris, Rome ou Berlin – endroits dont elle captera par la photographie des fragments de vi(ll)es – elle revient à Bruxelles en 2001.

Ayant l’impression de se répéter en peinture, elle se tourne vers le collage. Elle nous dit : « la technique a toujours été pour moi un moyen, jamais un but. Selon ce que tu veux dire et tes nécessités du moment, tu choisis la plus appropriée, quitte à en inventer une nouvelle.» Quelle que soit celle-ci, il y a un fil rouge, un concept, ce quelque chose d’incontournable, voire d’inconscient qui continue à l’interpeller : la mémoire (personnelle ou collective), la trace et la mise en décalage.

Au départ, un article lu. Il faut que le texte et l’image l’interpellent, politiquement, socialement et personnellement pour qu’Annick puisse se réapproprier certains de ces fragments en les reconnectant autrement. Vient alors la déchirure, essentielle dans sa démarche : « il y a une certaine violence dans le geste de déchirer, qui sort le fragment d’image de son contexte original : le journal. La déchirure, produit d’un hasard se juxtapose alors à la décision ».

Le fragment sélectionné représente souvent une partie de corps, un geste qui dénote une position sociale, de pouvoir ou de soumission. « Il me semble que le corps se positionne de façon politique. La façon dont un corps se place dans l’espace révèle souvent une identité sociale.» Le fragment de corps comme celui de l’image la passionne, car il révèle bien des choses dissimulées. « Cela dit, il y a souvent un lâcher-prise dans certaines parties du corps, par exemple dans le dos, contrairement au visage souvent plus contrôlé. La position des mains, est, elle aussi, révélatrice. Sans représentation de la figure, le corps est perçu comme une inconnue : quelque chose à redécouvrir, peut-être autrement ?» Pour Annick Blavier, le corps intime peut-être politique. Elle se demande si ce n’est pas à force d’avoir mis, voire caché l’intime dans un tiroir bien spécifique, que nous ne le traitons plus de façon politique.

Que ce soit dans ses collages imprimés sur cartes postales ou sur ses grands tirages aux pigments, nous retrouvons systématiquement les quatre éléments. Le fragment d’image, sorti de son contexte, et la déchirure, sont les deux premiers. La déchirure est associée à un espace vide, censé mettre le fragment en valeur. Un vide qui s’entend au sens plein : une vision extrême-orientale que Roland Barthes a beaucoup étudié. Dans ce sens, le vide est considéré comme l’état suprême de l’origine. Les extrême-orientaux l’associent aux mouvements qui animent la matière[ii].

Enfin, une phrase, ou une bribe de phrase, sélectionnée elle aussi dans un journal, se positionne en décalage et subvertit le fragment d’image: « Je n’aime pas l’illustration, ça ne m’intéresse pas. Je déteste la redondance. L’acte de fragmenter et de re-connecter autrement les fragments d’images du réel avec d’autre éléments plastiques, hétérogènes ; c’est cela qui m’amuse, au sens le plus sérieux du terme ». Ses collages interpellent, décalent, racontent une histoire que chacun pourra réinterpréter à sa guise : une force narrative loin de l’illustration qui partage l’acte de création avec celui qui le reçoit et le regarde.

Le corps absent

10 avril 2015. Madrid. Une manifestation peu commune et symbolique. Sans corps. Comment manifester sans corps ? C’est le projet du collectif « No somos delito » (nous ne sommes pas un délit), constitué de plusieurs dizaines d’associations. A l’époque le contexte est le suivant : le parti populaire est dans la majorité du gouvernement conservateur de Mariano Rajoy. Pour contrer et interdire bon nombre de rassemblements de personnes qui se mobilisent depuis 2012 contre les mesures d’austérité (par exemple Les Indignés), le parti va promulguer une loi, dite Loi du bâillon, une loi de sécurité intérieure qui limite fortement le droit à manifester. Lâcheté de l’histoire : sous prétexte d’assurer la sécurité des citoyens, cette mesure n’est en fait qu’une illusion d’achat de paix sociale, un texte répressif !

Que ce soit par le rapporteur spécial des Nations-Unies ou par La Ligue des Droits de l’Homme, cette décision sera largement contestée comme portant atteinte à la liberté d’expression et de rassemblement. Ces alertes, hélas, n’empêcheront pas le gouvernement espagnol d’ adopter la loi. C’est alors que le collectif « No somos delito », dans le but de conscientiser la communauté internationale, va proposer une parade des plus inattendues : organiser une manifestation… d’hologrammes !

Première étape : une campagne pour accumuler des témoignages. Ceux qui ont une web cam holographient leur corps, les autres laissent une revendication. Au total, ce n’est pas moins de 18000 personnes qui participent à cette première phase. Deuxième étape : la prouesse technique. Au départ des cris du cœur, des colères et des revendications accumulées, il faudra concrètement faire défiler en studio ces milliers de personnes devant un grand tissu vert, pour les filmer en train de marcher, et les holographier.

10 avril 2015, la manifestation des corps sans corps a lieu devant le Parlement de Madrid[iii]. Devant des passants interpellés, des cris, des messages, des discours, une marche. Nul ne peut arrêter un hologramme et le mettre en détention préventive !

Mais qu’en est-il du corps qui manifeste, dans sa chair et avec ses tripes ? L’allégresse d’être ensemble, de se sentir nous, de faire avancer nos pieds sur le bitume, d’avoir mal au dos mais de continuer la marche, parce qu’il le faut ?  Occuper une rue, loin des normes imposées, dont celle de marcher droit sur un trottoir. S’autoriser à crier, danser, escalader un poteau,… Même si, parmi toutes les formes d’actions collectives, la manifestation n’est pas la plus contemporaine, il ne faut pas minimiser l’impact du déplacement des corps dans l’espace public. Le corps ne se manifeste pas dans l’écriture d’une carte blanche, dans une pétition, dans un tweet, même si ces autres formes d’expression ont toutes leur légitimité.

Pour le collectif « No somos delito », il s’agissait avant tout d’un acte symbolique, visant à alerter la communauté internationale. A ce titre, ce fut le buzz. Les plus grands médias internationaux ont relayé l’information. Mais la loi n’a pas été retirée. Et si le gouvernement suivant, plus progressiste, l’a légèrement changée, il n’en a pas modifié la substantifique moelle.  Dès lors, que faire de nos corps ?

[1] Ce spectacle est disponible en Communauté française et s’adresse aux élèves, enfants, adolescents et futurs enseignants à partir de 8 ans . Pour toute information: Isabelle Authom 0497 11 39 07 ecoledesgrandsinges@gmail.com; Page Facebook : Faire l’école aux grands singes

[2] PIRSON, J.F., Le corps et la chaise, Taviers : Métaphores, 1990.

[i] Pour découvrir l’ensemble de son travail : http://www.annick-blavier.org

[ii] Le Vide, pays de frontière de Roland Barthes. Willy Paillé, Université de Bordeaux

[iii] Pour visionner la vidéo : https://www.dailymotion.com/video/x2mbsg7

 

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Variations corporelles // Appropriation et réappropriation du langage des corps : expériences artistiques et sociales

Nina Cosco / José Parrondo / Les éléments manquants : Céramique, acrylique, textes et trous

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josé parrondo et nina coscoClef, lunettes, ami, temps, chaussette, amour, mot, argent, machin censé être au fond du sac, machin censé être dans le tiroir de droite, sens de la vie, bouquin, chat, titre de cette chanson, réponse à la question, jardinet, soleil, bonne guerre, plan de carrière, chevalier servant, femme fatale, pot, chance, petit tableau, ambition, brise légère ou suite dans les idées ; ça ne rate jamais : les manquants deviennent                                                      .

On les cherche, on ne                                         plus qu’à eux ! C’est obsessionnel.

Même plus                                       que les présents, dont on se fiche                                       ,  les éléments manquants nous possèdent. Et apparaissent en disparaissant, un peu comme les céramiques de Nina Cosco. C’est un canular. Une blague absurde que fait la vie, qui a un humour à la José Parrondo, quand on y pense.  Les éléments manquants sont des paradoxes et des rock stars.

 

Laurence Baud’huin – Avril 20  9

 

José Parrondo et Nina Cosco présentent “Les éléments manquants”, au Clignoteur, du 11.05 au 02.06. Infos : http://leclignoteur.be/

Nina Cosco / José Parrondo / Les éléments manquants : Céramique, acrylique, textes et trous

Ciné-Gedinne ou l’expérience du prêt citoyen

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2_cine-gedinne-a-sa-nouvelle-salle-20181210145206Située en province de Namur, non loin de la Botte de Givet, langue de France venue lécher les abords wallons, la commune de Gedinne est une mignonne bourgade d’un peu moins de 5000 habitants. En 2007, un petit cinéma posé là depuis les années cinquante vivotait toujours, résistant tant bien que mal – et sans doute grâce à la distance qui sépare le village de la ville la plus proche – aux complexes géants du 7ème art en situation de quasi-monopole. On tournait alors à une séance par semaine : à plus ou moins court terme, Ciné-Gedinne jouait donc sa Chronique d’une mort annoncée.

C’est alors qu’un groupe de jeunes, originaires du cru, décide de le sauver.

Pour y arriver, il fallait avant tout moderniser, puis assurer une programmation qui remplirait la salle unique. Les initiateurs du projet, Julien Collard et Anne-Sophie Vandevoorde, contactent la commune qui héberge depuis toujours le cinéma, sans charge de chauffage ni d’électricité : celle-ci accepte d’investir la somme de 80 000 € pour la rénovation. Côté programmation, ils font appel à Alexandre Kasim qui, avec sa sprl, Lights in the city, va assurer pas moins de quinze séances par semaine. A l’affiche, les blockbusters côtoient les films d’auteur, la diversité des publics s’y retrouve : avec une moyenne de quinze spectateurs par séance et grâce au travail d’une vingtaine de bénévoles, l’expérience est rapidement un succès.

Ciné-Gedinne est une asbl. Ses comptes sont transparents : elle engrange de 12000 à 15000€ de bénéfices par an. En 2018, elle décide d’investir la somme de 70 000€, dans une nouvelle rénovation de la salle, cette fois pour améliorer le confort des spectateurs.  Après devis, il apparaît que cette somme ne suffira pas. Investir plus est impossible car il est essentiel pour l’association de garder en caisse suffisamment d’argent pour pallier d’éventuelles avaries, notamment pour remplacer, si cela s’avérait nécessaire, l’indispensable projecteur numérique.

Un emprunt est donc inévitable, mais, avec Julien et Anne-Sophie, l’équipe du cinéma réunie en comité réalise très vite que les banques ne les suivront pas. Ils s’adressent alors à l’asbl Financité, qui va leur proposer une alternative originale : le prêt citoyen. Le principe, qui repose sur le modèle des obligations, est le suivant : tout un chacun peut prêter de l’argent au cinéma, sous forme de l’achat d’un nombre variable de parts d’une valeur de 100€ chacune. La somme investie sera bloquée cinq ou dix ans, au choix des citoyens prêteurs, et leur rapportera un peu plus d’1% par an. Un taux d’intérêt bien meilleur que celui proposé par les banques ! Si le risque zéro n’existe pas, le cinéma a néanmoins les reins solides :  un dossier financier très précis est monté, exposant les comptes et la fréquentation en hausse, anticipant les écueils à éviter[1].

Et ça marche : beaucoup de prêteurs sont des gens du village ou des communes alentour, plus quelques passionnés de cinéma, quelques réalisateurs aussi… Ciné-Gedinne, son emprunt en poche, effectue les travaux annoncés. Rouverte depuis le 7 décembre 2018, sa salle aujourd’hui plus grande, plus belle, munie de gradins et d’une meilleure acoustique, accueille un public qui, de simple spectateur, a acquis le statut d’investisseur impliqué. Les gens en parlent, en sont fiers et, embarqués dans l’aventure, soutiennent par leur fréquentation leur petit cinéma si courageux.

Quant à la question de savoir si c’est au citoyen de faire survivre la Culture, si la Fédération Wallonie Bruxelles n’aurait pas dû, à ses frais, garantir la pérennité de Ciné-Gedinne, la réponse de Julien Collard est réaliste : subventionnée structurellement par la FWB, l’asbl aurait été tenue de suivre une programmation imposée, principalement en Art et Essai. Ceci aurait fait chuter sa fréquentation et éloigné une grande partie de ce public friand de films plus populaires. L’indépendance et la liberté qu’offrent aujourd’hui l’autonomie financière de Ciné-Gedinne, c’est donc la garantie de sa mixité…

L. Baud’huin, 27.01.19

[1] https://www.cine-gedinne.be/nous-soutenir/

Pour retrouver l’intégralité de l’article, et notamment une flopée d’infos sur le magnifique projet de film “Ali et Aliette”, rendez-vous sur le site du Cesep : https://www.cesep.be/index.php/publications2/secouez-vous-les-idees/notre-dernier-numero

 

Ciné-Gedinne ou l’expérience du prêt citoyen

Écarts ! Philippe Van Cutsem

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eclats clignoteur

Les dessins et collages de Philippe Van Cutsem, accumulés sur une période de plus de trente années, revendiquent, avec une surprenante cohérence, une appartenance à un tout presque généalogique.

Chaque série est une maison. Singulière, elle a ses propres contraintes, donnant aux travaux qui y naissent cet air de famille qui différencie. Pourtant, à l’instar des membres d’une tribu déjà ancienne, étendue et prolifique, toutes les œuvres partagent les mêmes gènes, ici la même genèse : une facture qui tient de l’écriture graphique automatique, intuitive.

Rencontre de la couleur et du noir et blanc, fenêtres qui semblent autant de cadres – d’écrans – soudain éclatés, détails comme saisis en macro, ou traces, esquisses qui semblent vues de très loin, formes et détails associés en échos, scènes qui s’accumulent en séquences, la grammaire de Philippe Van Cutsem est celle du cinéaste, du réalisateur de quantité de films – deux longs métrages en cours de montage actuellement – où l’on retrouve les notions de mémoire, d’archive, de trace.

Aussi – comme on pourra le découvrir lors de la projection au Clignoteur de L’Embellie, les créations de Philippe Van Cutsem sont autant de recherches d’un état, proche du rêve, qui permet à l’esprit les associations libres. Le dessin, le collage, le film ont leur vie propre. Le faire les révèle, leur donne la possibilité d’advenir, laissant à Philippe le soin de reconnaître et d’orchestrer, de suivre et de soutenir, à l’écoute, aux aguets.

 Et nous pouvons alors pousser plus loin l’expérience du regard, comprendre enfin, sans interpréter.

Laurence Baud’huin – décembre 2019

 

Philippe Van Cutsem exposera au Clignoteur – 30 Place de la Vieille Halle aux Blés – 1000 Bruxelles, du 02 au 24 février 2019. Vernissage le 01 février dès 18.00.

Infos : http://leclignoteur.be/

 

Écarts ! Philippe Van Cutsem

Nous ne sommes pas des utopistes

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Par Caroline Coco et Laurence Baud’huin
pour le “Secouez-vous les idées”, périodique trimestriel du CESEP asbl, N°116 – http://www.cesep.be/

 

Quelle que soit la définition choisie, car le mot en revêt plusieurs, l’utopie traîne toujours derrière elle un effluve d’imaginaire, déconnecté du réel. Tournant le dos aux fatalistes qui disent le rêve inaccessible, les trois démarches présentées ici s’inscrivent dans le faire. Les premiers ont retroussé leurs manches pour réinventer le lien entre vie professionnelle, artistique et domestique ; le second s’est donné pour mission d’utiliser l’art comme tremplin vers le mieux-être de ceux et celles qu’il met en scène ; le troisième s’est plongé dans les punchlines de la littérature du XIXème pour dénoncer le fait que les mêmes causes, à chaque époque, produisent souvent les mêmes effets.

Apprendre, réparer, créer, pour soi-même et pour le monde.

Sur le site Internet du Lac, on peut lire qu’il est une expérience anthropologique qui cherche à fabriquer un nouveau paradigme socioprofessionnel.[1] Comprendre : parce qu’il est une communauté de vie, mais également un centre d’art et de culture, le Lac propose une nouvelle dimension où habiter et travailler ne sont plus les faces injoignables de la pièce lancée au hasard de nos vies. Pratiquement, au 36 rue de Witte de Haelen à Bruxelles, sept personnes – aujourd’hui Etienne Briard, Alex Guillaume, Matthieu Ha, Carole Louis, Paul Morel, Louis Neuville et Caroline Scheyven, dorment et mangent, créent, réparent et construisent, programment et accueillent, cuisinent, servent et abreuvent, nettoient et rangent, échangent et inventent ensemble. Chaque mercredi, jeudi et vendredi, la porte de leur magnifique espace (deux bars, deux scènes, un sauna…) s’ouvre au public lors des zwanzes, et ce qui s’y passe tient de la performance artistique live, de la fête et parfois de l’expérience sociologique. Ainsi, les habitants du Lac accueillent chez eux, ce qui modifie leur relation au public, voire les liens entre les visiteurs eux-mêmes. Ceux-ci, débarrassés de leur costume de consommateurs anonymes, endossent celui d’invités. De plus, la dramaturgie de certains événements est pensée comme un dispositif visant à pousser les participants à sortir des comportements normés.[2]

Simple en apparence, le projet du Lac, pour être optimal, repose sur un socle idéologique, économique et politique extrêmement solide. Au départ de son existence, il y a le parcours singulier de son initiateur, Louis Neuville, et la passion intellectuelle de ce dernier pour la psychothérapie institutionnelle (PI). Initiée par différents psychiatres aux prémices de la seconde Guerre Mondiale, et notamment par Francesc Tosquelles, médecin catalan marxiste et libertaire, la PI va bouleverser la relation entre patient et soignant en modifiant fondamentalement l’institution hospitalière. Pour Tosquelles, deux aliénations coexistent : l’une est psychopathologique, l’autre est sociale. Or, dans une société malade, soigner les déviants revient à rendre fous les gens sains. Par extension, c’est la société tout entière qu’il faudrait, à terme, assainir. Dans l’institution de Tosquelles, et à sa suite, du psychiatre Jean Oury, les patients sont impliqués à tous les niveaux de la vie en société : ils construisent leurs propres baraquements, travaillent aux champs, cuisinent, tout cela dans une absolue liberté. Et si économiquement, l’institution se suffit dès lors à elle-même, c’est sociologiquement, voire politiquement que l’expérience est réellement novatrice : une fois tombé le mur entre sains et malades, les rapports sociaux sont réinventés et une nouvelle créativité peut naître.

Voilà sans doute pourquoi Louis Neuville, quand il parle du Lac, emploie les mots « hôpital » et « école ».  Le Lac, au départ mille mètres carrés d’entrepôts vides, va devenir l’étonnant centre culturel qu’il est aujourd’hui à la seule force des bras de ses habitants, qui consacreront à sa rénovation neuf mois de leur vie. La charge de travail nécessaire à faire exister cet endroit demande une organisation qui, pour très organique qu’elle soit, n’en est pas moins planifiée à raison de réunions hebdomadaires où se décide le qui-fait-quoi, en équilibre entre les désirs de chacun et les besoins du lieu. On le voit, ce sont bien les outils de la PI qui opèrent le changement de paradigme.

Et ne serait-ce que parce qu’en temps de sécheresse, le lac est cet espace de trêve où chacun peut boire sans se faire dévorer ; son modèle – dans cette époque de prédations multiples – ce modèle qui porte en lui à la fois l’excitation de l’aventure et la chaleur du nid, mérite d’être abordé avec le plus grand respect.

Je n’aurais jamais cru devenir une œuvre d’art.

Vic Muniz est un plasticien contemporain. Né au Brésil en 1962, il vit aujourd’hui à New-York. Au début du documentaire « Waste Land » que lui consacre la réalisatrice Lucy Walker en 2010[3],  l’artiste dira : « Lorsque vous voyez les gens regarder des tableaux dans les musées, ils s’approchent, très près, et puis reculent ; ils analysent la matière, puis l’ensemble. » Ainsi, au travers de son œuvre, Vic Muniz n’aura de cesse d’explorer un constat dont l’apparente simplicité deviendra le creuset de projets étonnants : « L’essence de l’Art, c’est de transformer les matériaux en idées ». Par la suite, il ajoutera encore à son travail un angle d’approche qui va propulser son action dans une dimension humanitaire extraordinaire. Quittant la seule représentation, il aura désormais pour objectif de créer des œuvres participatives avec des groupes de personnes dont il pourra tenter d’influencer l’existence.

Cette aventure humaine, il va la proposer à ceux qui, au Brésil, représentent les exclus parmi les exclus, les invisibles : les catadores, trieurs de déchets sans reconnaissance officielle, vivant de la vente des matériaux récupérés. Ils sont plus de 2000, hommes, femmes et enfants, sur la plus grande décharge d’ordures du monde, el Jardim Gramacho, en périphérie de Rio de Janeiro. Avec eux, Muniz va passer plus de trois ans. Son but : réaliser leurs portraits, des photos mises en scène dont l’iconographie naîtra de leurs échanges. Par la suite, ces photos projetées en très grands formats seront recomposées avec des matériaux trouvés sur la décharge, avant d’être rephotographiées. C’est ici que l’aventure participative prend son envol. Car ce sont les trieurs eux-mêmes, invités dans l’atelier installé dans un centre culturel de Rio, qui vont matérialiser leur propre image avec les déchets collectés. Et si, en faisant, ceux-ci mettent en valeur leur travail essentiel de recycleurs, ils réalisent également concrètement qu’ils œuvrent à transformer des ordures en matière à penser.

Alors que se poursuit le projet, une question – essentielle et courageuse – va émerger : l’art peut-il modifier la vie des gens ? De ces gens ? Pourront-ils, un jour, s’échapper de la condition qui est la leur ? En effet, très vite, certains trieurs ne souhaitent plus retourner sur la décharge. Mais que leur proposer au-delà de cette aventure ? Après un tel investissement, une telle rencontre, Muniz et son équipe peuvent-ils juste s’en aller et les laisser là ? Pour les trieurs, c’est une évidence : quelque chose dans leur vie, a définitivement changé. Muniz dira que toute découverte est porteuse, en soi, de potentialités, et qu’entre permettre à une communauté de s’ouvrir, ne serait-ce qu’un peu, ou ne rien faire, son choix est assumé !

Au terme de l’aventure, plus de 250.000 dollars seront récoltés et reversés entièrement aux trieurs. Ceux-ci, invités au vernissage de l’exposition rétrospective de Vik Muniz à Rio, verront enfin le monde médiatique s’intéresser à leur cause et gagneront en légitimité et en crédibilité. A la sortie du film, en 2010, le gouvernement brésilien s’en servira pour sensibiliser la population du pays au tri des déchets et au sort des personnes qui s’en occupent.

Mais au-delà, ce qu’a fait Muniz à Jardim Gramacho, c’est de rendre visible et beaux, de transformer en œuvres d’art, ceux et celles que, jusqu’alors, personne ne voulait voir.

 

Les soliloques du Pauvre

Vîrus x Rectus, voici ce qui pourrait faire croire à un nouveau duo dans le monde du rap français.  Pourtant, l’un des deux est mort depuis presque un siècle. En effet, Gabriel Randon, dit Jehan Rictus (1867-1933) fut un poète peu reconnu de son vivant et presque oublié après sa mort.
Le rappeur français Vîrus découvre ses carnets en 2015, et tombe sous le choc de tout ce qu’ils ont en commun. Une pauvreté éprouvée et une grande résignation face au monde qui les entoure. Résignation oui, mais refusant, corps et âmes à participer à la société du spectacle, voire au spectacle de la société. Aussi, tous deux casseront les codes, l’un de la poésie classique, l’autre du rap.
De 1894 à 1897, Jehan Rictus écrit Les Soliloques du Pauvre, recueil de poèmes qui racontent la vie d’un vagabond errant dans Paris[4]. Il dira en préface : « Faire enfin dire quelque chose à quelqu’Un qui serait le Pauvre, ce bon pauvre dont tout le monde parle et qui se tait toujours. Voilà ce que j’ai tenté. » Toujours d’actualité ! La pauvreté, nécessaire au maintien d’un modèle libéral, se déballe dans les médias qui finissent par oser inviter le quidam à se déculpabiliser, en donnant quelques sous, remplaçant ainsi un Etat déjà, toujours, démissionnaire…

L’en faut, des Pauvr’s, c’est nécessaire/Afin qu’ tout un chacun s’exerce/
Car si y gn’ aurait pus d’ misère/Ça pourrait ben ruiner l’ Commerce.
Nul n’est épargné, et surtout pas le pouvoir médiatique :
Les journaux, mêm’ ceuss’ qu’a d’ la guigne/À côté d’artiqu’s festoyants/

Vont êt’ pleins d’appels larmoyants/Pleins d’ sanglots… à trois sous la ligne !/C’ qui va s’en évader des larmes !/C’ qui va en couler d’ la piquié !/ Plaind’ les Pauvr’s c’est comm’ vendr’ ses charmes/ C’est un vrai commerce, un méquier !

Argot, assonances, allitérations, plume trempée dans le vitriol, Rictus aura choqué ! On comprend aisément en lisant qu’il faut le déclamer à voix haute, pour en ressentir toutes les nuances et subtilités. C’est d’ailleurs ce que Rictus faisait, de cabarets en cabarets, moins par vanité artistique que pour avoir du pain à se mettre en bouche.
2018, Vîrus reprend ses textes et les compile dans un livre-cd éponyme[5]. A son tour, il casse les codes du rap, reprenant des textes écrits par un autre auteur, ce qui n’est pas vu d’un bon œil dans le milieu ! Dans sa retranscription, il gardera au maximum le langage de Rictus,  actualisera certains mots mais ne touchera pas au sens. Se disant que Rictus avait lui-même enfreint des codes, il se l’est permis. Le résultat est bluffant ! Sur un fond musical plutôt noir et sobre,  sur un phrasé bien rythmé, il nous emmène dans ces rues, ces lieux, ces interstices de la vie où les éloignés et les invisibles survivent.
Ne s’arrêtant pas à la sortie de l’album et à sa tournée de concerts, Vîrus intervient aussi dans des écoles, pour faire découvrir ce poète disparu et les questions brulantes qui traversent son œuvre.  Finalement, il s’agit bien d’un duo vivant !

[1] https://www.lelac.info

[2] Ce fut le cas, notamment, en janvier dernier avec l’événement pluridimensionnel intitulé « La machine de Monsieur Seguin ».

[3] http://wastelandmovie.com/

[4] Recueil disponible librement sur http://www.florilege.free.fr/jehan-rictus/les_soliloques_du_pauvre.html

[5] « Les soliloques du Pauvre », livre CD, 2017, Rayon du fond, label indépendant.

Nous ne sommes pas des utopistes

Sarah Behets – Bruits sur la rétine

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Behets18-04 017

BRUIT [ɓʀɥɨ] n.m. – XII°; de bruire; lat.brugitum, p.p. de brugere à bruire 1♦ Sensation auditive produite par des vibrations irrégulières. 2♦ Nouvelle répandue, propos rapportés dans le public. 3♦ (mil. XX°) PHYS. Phénomène aléatoire gênant qui se superpose à un signal utile et en perturbe la réception.

VIBRATION [vibʀasjᴐ] n.f. – 1632 phys. ; 1510 « lancement d’une arme de jet » ; lat vibratio à virer 1Mouvement, état de ce qui vibre, effet qui en résulte (son et ébranlement).

MOUVEMENT [muvmᾶ] n.m. movement 1190 ; de mouvoir. 1 (Sens pr.) Changement de position dans l’espace en fonction du temps, par rapport à un système de référence[1].

A l’exemple de ces silences partout différents que doivent enregistrer les micros de cinéma, précieusement gardés car impossibles à imiter ; à l’exemple des quiétudes des forêts, des calmes des fonds marins, il y a au cœur des travaux de la plasticienne Sarah Behets une atmosphère propre, tangible mais insaisissable. Si l’on considère les bruits – les silences, comme autant de mouvements de l’air, d’ondes en vibrations, il apparaît, dès que l’œil embrasse l’espace tendu entre les œuvres, qu’en effet, rien n’est figé.

Cela tient au processus créatif de Sarah : gourmande de formes et d’échos, elle crée, collecte et archive des patrons de papier, des ébauches de couleurs gravées ou peintes, des découpes de plaques de cuivres, des coupons de tissu.  L’atelier est une piste, une salle de bal, il y a présentation, invitation. Il faut du temps, le temps de la réflexion, puis les formes et les couleurs s’y mettent, elles permutent et se répondent, pivotent, changent d’axe… quand elles dansent, ça y est !

S’approcher, c’est percevoir les dimensions plurielles de cette recherche de mouvement. Dans le papier, d’abord. Dans sa résistance, sa finesse, son élasticité, sa chaleur, sa trame, sa masse ou sa légèreté, sa transparence ou son opacité. Des années de dessin ont donné à Sarah l’intuition du papier…

Voir la composition, ensuite. L’agencement des tailles douces sur la feuille comme autant de faces déployées d’un solide inconnu, l’agencement des nuances : voilà la concrétisation des œillades préparatoires, de ces petites dragues d’atelier. C’est comme une évidence, comme d’heureuses retrouvailles, c’est l’harmonie. Mais attention, l’amour n’est pas fusionnel : entre les figures serpentent les lisères, les bords blancs. C’est le tempo. La vibration des plaques tectoniques qui dérivent et se cognent.

La fuite de l’immobilité ne s’arrête pas là, pas encore. C’est maintenant de profondeur et de spatialisation qu’il s’agit, mais aussi de synthèse entre les dimensions précédentes. Par addition d’une seconde création à la première, gravée à nouveau ou tombée devant elle comme un voile qui révèle et qui cache à la fois, ré-entrent en scène la transparence ou l’opacité du papier, l’équilibre des formes et la superposition des teintes.  Mais il y a intrusion. La vibration tend au flou. L’espace entre les couches permet à l’œil du regardeur de vivre une expérience singulière selon l’endroit où il se trouve. D’où il scrute ! Car apparaît un secret, une image à peine révélée qui ouvre – dès lors – un champ imaginaire sans limites. Ce sont ces bruits sur la rétine, ces indiscrets perpétuels, ces immanents jamais figés, traces de ce qui est, et brouilleurs de message.

Chaque pièce de ce travail peut être vue comme l’un des photogrammes du film qui dirait la recherche plastique de Sarah Behets : le mouvement y est temporel, c’est le texte sans mots du processus. Les sculptures de papier et de cuivre sont des matrices, des réminiscences de gestes d’atelier : elles offrent la possibilité d’appréhender la grande cohérence de l’œuvre.

C’est le dernier mouvement : l’image médusante, la beauté d’une pensée en ébullition.

 

Laurence Baud’huin, août 2018

[1] Le Nouveau Petit Robert ©Dictionnaires Le Robert – VUEF, 2002.

 

Le travail de Sarah Behets est à découvrir à la Maison CFC de 10h à 18h
Vernissage le jeudi 6 septembre à 18h.
Exposition du 7 septembre au 28 octobre
Entrée libre
https://www.maisoncfc.be/fr/agenda/

Sarah Behets – Bruits sur la rétine

Rodolphe Lambert – Talisman

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Rodolphe

L’univers de Rodolphe Lambert a plusieurs portes d’entrée.

Et des passages secrets.

Vous pouvez par exemple pousser celle de l’Histoire : vous découvrirez la passion de Rodolphe pour les objets-signes. Objets néolithiques aux formes utilitaires – haches disons, mais tellement précieuses, tellement complexes, tellement longues à fabriquer qu’elles ne peuvent l’avoir été pour la coupe. Leur perfection en fait des offrandes, des présents qui symbolisent la reconnaissance.

Vous pouvez vous y glisser par la porte formelle : vous déambulerez entre fuselages et aérodynamismes, caresserez les formes oblongues auxquelles aucune main ne résiste – haches, toujours, et percuteurs ; vous reconnaîtrez les volumes tendus propres aux ailes des autos, les jambes alertes des chevaux Playmobil, les masses effilées des télécommandes.

Vous pouvez pénétrer là par la façon, le travail. Vous passerez alors du temps à observer Rodolphe. Le temps de l’étude, le temps de la déambulation, des lectures, des collectes : le temps qu’il faut pour faire le plein d’images. Le temps de la préparation, de la création des outils, des moules. Le temps de la couleur, des tentatives et tentations. Le temps des abandons. Le temps du modelage puis le temps de l’attente : le temps de la cuisson. Le temps de la série, de la répétition, des variations, des assemblages aussi ; le temps d’exposition.

La porte des matériaux, elle, s’ouvre en douce sur une aire de jeu. Si vous y entrez, on vous verra, bientôt, plaisanter avec la sémantique, mêler le vrai au faux, renverser les apparences. Vous vous amuserez, sérieux comme un enfant qui crée le monde en associant des cubes, assis sur un tapis aux formes géométriques auxquelles depuis toujours il reconnait des pouvoirs magiques.

Le chemin que vous suivrez sera, comme vous, pluriel et singulier. Il vous appartiendra…

Entrez.

Laurence Baud’huin, juillet 2018

Rodolphe Lambert expose au Clignoteur du 15.09 au 07.10.18
Infos : http://leclignoteur.be ou https://www.facebook.com/clignoteur/

Rodolphe Lambert – Talisman