Sarah Behets – Bruits sur la rétine

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Behets18-04 017

BRUIT [ɓʀɥɨ] n.m. – XII°; de bruire; lat.brugitum, p.p. de brugere à bruire 1♦ Sensation auditive produite par des vibrations irrégulières. 2♦ Nouvelle répandue, propos rapportés dans le public. 3♦ (mil. XX°) PHYS. Phénomène aléatoire gênant qui se superpose à un signal utile et en perturbe la réception.

VIBRATION [vibʀasjᴐ] n.f. – 1632 phys. ; 1510 « lancement d’une arme de jet » ; lat vibratio à virer 1Mouvement, état de ce qui vibre, effet qui en résulte (son et ébranlement).

MOUVEMENT [muvmᾶ] n.m. movement 1190 ; de mouvoir. 1 (Sens pr.) Changement de position dans l’espace en fonction du temps, par rapport à un système de référence[1].

A l’exemple de ces silences partout différents que doivent enregistrer les micros de cinéma, précieusement gardés car impossibles à imiter ; à l’exemple des quiétudes des forêts, des calmes des fonds marins, il y a au cœur des travaux de la plasticienne Sarah Behets une atmosphère propre, tangible mais insaisissable. Si l’on considère les bruits – les silences, comme autant de mouvements de l’air, d’ondes en vibrations, il apparaît, dès que l’œil embrasse l’espace tendu entre les œuvres, qu’en effet, rien n’est figé.

Cela tient au processus créatif de Sarah : gourmande de formes et d’échos, elle crée, collecte et archive des patrons de papier, des ébauches de couleurs gravées ou peintes, des découpes de plaques de cuivres, des coupons de tissu.  L’atelier est une piste, une salle de bal, il y a présentation, invitation. Il faut du temps, le temps de la réflexion, puis les formes et les couleurs s’y mettent, elles permutent et se répondent, pivotent, changent d’axe… quand elles dansent, ça y est !

S’approcher, c’est percevoir les dimensions plurielles de cette recherche de mouvement. Dans le papier, d’abord. Dans sa résistance, sa finesse, son élasticité, sa chaleur, sa trame, sa masse ou sa légèreté, sa transparence ou son opacité. Des années de dessin ont donné à Sarah l’intuition du papier…

Voir la composition, ensuite. L’agencement des tailles douces sur la feuille comme autant de faces déployées d’un solide inconnu, l’agencement des nuances : voilà la concrétisation des œillades préparatoires, de ces petites dragues d’atelier. C’est comme une évidence, comme d’heureuses retrouvailles, c’est l’harmonie. Mais attention, l’amour n’est pas fusionnel : entre les figures serpentent les lisères, les bords blancs. C’est le tempo. La vibration des plaques tectoniques qui dérivent et se cognent.

La fuite de l’immobilité ne s’arrête pas là, pas encore. C’est maintenant de profondeur et de spatialisation qu’il s’agit, mais aussi de synthèse entre les dimensions précédentes. Par addition d’une seconde création à la première, gravée à nouveau ou tombée devant elle comme un voile qui révèle et qui cache à la fois, ré-entrent en scène la transparence ou l’opacité du papier, l’équilibre des formes et la superposition des teintes.  Mais il y a intrusion. La vibration tend au flou. L’espace entre les couches permet à l’œil du regardeur de vivre une expérience singulière selon l’endroit où il se trouve. D’où il scrute ! Car apparaît un secret, une image à peine révélée qui ouvre – dès lors – un champ imaginaire sans limites. Ce sont ces bruits sur la rétine, ces indiscrets perpétuels, ces immanents jamais figés, traces de ce qui est, et brouilleurs de message.

Chaque pièce de ce travail peut être vue comme l’un des photogrammes du film qui dirait la recherche plastique de Sarah Behets : le mouvement y est temporel, c’est le texte sans mots du processus. Les sculptures de papier et de cuivre sont des matrices, des réminiscences de gestes d’atelier : elles offrent la possibilité d’appréhender la grande cohérence de l’œuvre.

C’est le dernier mouvement : l’image médusante, la beauté d’une pensée en ébullition.

 

Laurence Baud’huin, août 2018

[1] Le Nouveau Petit Robert ©Dictionnaires Le Robert – VUEF, 2002.

 

Le travail de Sarah Behets est à découvrir à la Maison CFC de 10h à 18h
Vernissage le jeudi 6 septembre à 18h.
Exposition du 7 septembre au 28 octobre
Entrée libre
https://www.maisoncfc.be/fr/agenda/

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Sarah Behets – Bruits sur la rétine

Rodolphe Lambert – Talisman

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Rodolphe

L’univers de Rodolphe Lambert a plusieurs portes d’entrée.

Et des passages secrets.

Vous pouvez par exemple pousser celle de l’Histoire : vous découvrirez la passion de Rodolphe pour les objets-signes. Objets néolithiques aux formes utilitaires – haches disons, mais tellement précieuses, tellement complexes, tellement longues à fabriquer qu’elles ne peuvent l’avoir été pour la coupe. Leur perfection en fait des offrandes, des présents qui symbolisent la reconnaissance.

Vous pouvez vous y glisser par la porte formelle : vous déambulerez entre fuselages et aérodynamismes, caresserez les formes oblongues auxquelles aucune main ne résiste – haches, toujours, et percuteurs ; vous reconnaîtrez les volumes tendus propres aux ailes des autos, les jambes alertes des chevaux Playmobil, les masses effilées des télécommandes.

Vous pouvez pénétrer là par la façon, le travail. Vous passerez alors du temps à observer Rodolphe. Le temps de l’étude, le temps de la déambulation, des lectures, des collectes : le temps qu’il faut pour faire le plein d’images. Le temps de la préparation, de la création des outils, des moules. Le temps de la couleur, des tentatives et tentations. Le temps des abandons. Le temps du modelage puis le temps de l’attente : le temps de la cuisson. Le temps de la série, de la répétition, des variations, des assemblages aussi ; le temps d’exposition.

La porte des matériaux, elle, s’ouvre en douce sur une aire de jeu. Si vous y entrez, on vous verra, bientôt, plaisanter avec la sémantique, mêler le vrai au faux, renverser les apparences. Vous vous amuserez, sérieux comme un enfant qui crée le monde en associant des cubes, assis sur un tapis aux formes géométriques auxquelles depuis toujours il reconnait des pouvoirs magiques.

Le chemin que vous suivrez sera, comme vous, pluriel et singulier. Il vous appartiendra…

Entrez.

Laurence Baud’huin, juillet 2018

Rodolphe Lambert expose au Clignoteur du 15.09 au 07.10.18
Infos : http://leclignoteur.be ou https://www.facebook.com/clignoteur/

Rodolphe Lambert – Talisman

Il existe encore des vivants

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(Un article écrit en collaboration avec Caroline Coco, à lire sur le site du CESEP : http://www.cesep.be/PDF/SECOUEZ/SECOUEZ_114.pdf)

 

Discuter saveurs et couleurs est plutôt mal vu. Sauf en politique, puisque c’est là sa raison d’être. Partout, les hommes vénèrent – pour beaucoup sans y toucher – la couleur jaune tirée des mines, vêtue de noir au fond des puits. La planète bleue se rêve boule d’or et l’addiction dorée gangrène les gouvernances. Chez nous, représentation oblige, le pouvoir joue à changer de couleurs, à les combiner pour mieux refléter le camaïeu de son électorat. Du rouge, du bleu, du vert, de l’orange…  Ça fait un peu brouillon : n’empêche, chacun existe, ou… existait. Il y a peu, parce que d’aucuns espéraient des tonalités nouvelles, contrastées et tranchantes comme tranche noir sur jaune, ou parce que cet appel de l’or se faisait bien pressant, les valeurs ont changé. On a continué à mélanger, bien sûr, mais ce noir et ce jaune, avec – ah oui, quand même – une petite touche de bleu et une autre d’orange, ça a donné un amalgame… Comment dire ? Brunâtre, et plutôt salissant. Aux taches sombres portées par des mutants se mettent alors à répondre les zones claires, portées par des vivants : pour réparer, créer, rechercher le progrès social. Et rendre visible.

Jeunesse nomade : risquer la rencontre, prendre la parole

A l’heure où « Génération identitaire », gonflée par une propagande qui transpire Vichy, s’autoproclame en milice privée de jeunes[1] pour empêcher, avec grands moyens et violence, les migrants de traverser les cols alpins, une autre jeunesse existe, moins visible, et trace avec conviction d’autres sillons. Ces jeunes, les uns Belges, les autres réfugiés, n’attaquent pas la montagne, ils l’escaladent. Ils tâtonnent pour trouver des points d’amarrage et échangent leurs mousquetons. Quarante-cinq d’entre eux, issus de maisons de jeunes et de centres pour demandeurs d’asile[2], ont créé, avec le soutien d’artistes professionnels, le spectacle « Jeunesse Nomade »[3]. Nous avons rencontré Inès, Jimmy et Gevorg (jeunes nomades), et Valérie Hébrant (co-coordinatrice[4]). A l’entame du projet, pas de spectacle au bout de l’aventure mais quatre rencontres et une semaine de résidence en août 2017. L’idée était d’apprendre à se connaître via le partage de pratiques culturelles, explique Valérie. On ne pensait pas arriver à un tel résultat. Pour nous c’était le processus qui comptait. Vidéo, danse, théâtre, musique, ont été leurs pics et leurs crampons pour hisser plus haut leur voix. Comme le dit Gevorg, quand je monte sur scène je me sens artiste, car les artistes ont plus de pouvoir que les jeunes. Monter sur scène nous donne le droit à la parole. Une parole forte et critique qui questionne les raisons et la souffrance de l’exil, les conditions d’accueil, les rencontres avec les autochtones. Ils voulaient montrer autre chose que les actions d’urgence humanitaire, plus médiatisées. Mais la montagne est rude, certains ont été arrachés de la cordée par ordre de quitter le territoire. A chaque représentation, on ne sait pas qui sera là ou ne sera plus là, dit Valérie. Le processus se pose en résistance au fait que presque rien n’est prévu pour que les jeunes demandeurs d’asile rencontrent d’autres jeunes. Le cadre légal ne prévoit pas cela et ne donne aucun moyen, donc quelque part l’empêche, explique Valérie. Jimmy et Ines racontent à quel point leur vision a changé, et évoquent leur envie d’agir aujourd’hui, en comprenant mieux les enjeux. Alors qu’au début, les jeunes avaient la crainte que le spectacle soit mal reçu par le public, ils voudraient maintenant jouer devant un public plus « hostile » qu’ils se sentent prêts à affronter. Arrivés au sommet du col, ils ont imaginé ensemble une fin qui leur convienne : en août 2018, une nouvelle résidence et un festival Jeunesse Nomade sont prévus avec de nouveaux participants[5].

Les chercheuses de la Petite Ecole

Parce que, face à l’inédit, les enseignants sont des chercheurs plus que des passeurs de savoir, trois profs du secondaire créent en 2010 l’asbl RED – Laboratoire Pédagogique. Alors qu’elles répondent à un appel à projet, deux membres tombent, dans un parc d’Anderlecht, sur la population Dom de Syrie. Marginalisés dans leur pays, les Doms sont historiquement ascolarisés. Et analphabètes : leur langue, le Domari, est exclusivement orale. Cette population qui n’a eu aucun contact avec l’école, se retrouve démunie face à l’obligation scolaire. Quant aux établissements qui accueillent les Doms, ils le sont tout autant : comment intégrer dans les classes ces élèves qui ne savent ni tenir un crayon, ni rester assis sur une chaise ? Des enfants pour la plupart traumatisés par les bombardements, puis par la violence de l’expérience de l’exil ? Ainsi naît la Petite Ecole[6]. Son but : créer un dispositif d’accès à l’éducation aux enfants de migrants qui leur permette, à terme, d’intégrer le système scolaire. Le projet se développe autour de trois axes. Le premier, c’est l’accueil des enfants 4 jours par semaine de septembre à juin. Il se dessine autour de rituels qui visent principalement à l’apaisement, à l’autonomisation et à la découverte, et se colorie d’un programme adapté aux besoins. Vient ensuite la médiation culturelle avec les parents, grâce au petit déjeuner quotidien et aux réunions mensuelles qui permettent de faire le point sur les progrès ou les difficultés de leurs enfants. Le pôle recherche constitue la dernière mission de la Petite Ecole : intervisions hebdomadaires, organisation de séminaires et de rencontres avec des interlocuteurs internationaux, et la collaboration avec des universitaires afin de concevoir une grille d’évaluation. Question financement, Juliette Pirlet et Marie Pierrard, porteuses du projet, sont soutenues par le Ministère de l’Enseignement et par celui de l’Aide à la Jeunesse, qui, chacun, à titre exceptionnel et donc ponctuel, offrent un poste à mi-temps et une aide financière pour les frais liés au fonctionnement de l’école. S’ajoutent des dons privés et l’aide du fond philanthropique d’une banque. Pour généreux qu’ils soient, ces dons et subsides ne garantissent pas la pérennité de l’aventure, assujettie à la constante recherche d’argent. Bien sûr, on risque de ne pas tenir longtemps, dans les conditions actuelles, déplore Juliette, mais d’un autre côté, nous tenons à notre liberté. L’essence du projet est expérimentale, et tant que nous sommes dans cette période d’essai, nous voulons rester les plus libres possibles de changer, d’évoluer, sans nous retrouver cadenassées. Elle ajoute : Je ne pense pas que ce soit à l’Etat de tout prendre en charge, je pense que c’est au citoyen d’être créatif, de prendre des risques… l’argent peut venir de l’Etat, mais s’il impose sa manière de faire, alors, on perd la force. Avec une détermination sans faille, Juliette dit encore : en fait, il nous faudrait une équipe, des enseignants-chercheurs qui déploient autant de petites écoles qu’il n’y a d’urgences, chacune avec ses spécificités. Car, des problèmes liés à la scolarisation, des besoins en termes de dispositifs d’accroche, il y en aura toujours.

Globe Aroma : l’offre d’un statut, d’une dignité

C’est compliqué de savoir où sont les priorités : pour le moment tout est prioritaire. Ces mots sont ceux d’Els Rochette, directrice artistique de Globe Aroma[7], « Maison des Arts Ouverte » où, le 9 février dernier, des artistes se sont fait arrêter parce qu’ils étaient sans-papiers. Parmi eux, Jiyed, peintre Mauritanien enfermé depuis au 127 bis. Son témoignage, édifiant, se trouve en page … . Le monde associatif, entre autres, a dénoncé les faits. Fabrice Murgia, directeur du Théâtre National, parle « d’un acte terroriste pour les secteurs culturels et associatif »[8]. Els parle d’une attaque, d’une prise d’otage. Ils m’ont dit que si je donnais ma carte d’identité je pouvais partir, j’ai refusé, ils m’ont menottée et emmenée dehors. Aujourd’hui, pas d’explication. Le Bourgmestre de Bruxelles et les autorités fédérales ont un discours différent.  Qui sont ces artistes ? Beaucoup étaient déjà créateurs dans leur pays. Une des missions de l’association est de leur permettre de poursuivre leurs pratiques culturelles. C’est la particularité de Globe Aroma : l’acte artistique et le processus de création travaillent à l’émancipation. Ils se sentent de nouveau humains, ils avaient perdu ça dans leur pays, sur la route, par la façon dont ils ont été traités comme des criminels, et ici ils se sentent chez eux. Cela en dit long sur le manque de prise en charge psychologique des personnes qui arrivent… Aujourd’hui, des voix se lèvent pour défendre l’idée que l’accompagnement est essentiel. Chez Globe Aroma, les méthodes de travail ont des avantages et inconvénients : la Maison Ouverte accueille tout un chacun, met à disposition l’espace et reste flexible pour répondre aux demandes. Mais les créateurs n’ont pas toujours les moyens d’aller en profondeur dans leur démarche. Ce qu’il nous manque, c’est un coaching, pour rendre ces artistes visibles en les outillant pour qu’ils puissent entrer dans des réseaux existants. En réaction à la rafle, une plateforme se construit autour de trois enjeux. Premièrement, être solidaires, savoir que si une arrestation se passe ailleurs, les réactions seront plus immédiates. Deuxièmement, informer sur les droits des associations. Peut-on filmer ? A-t-on le droit d’intervenir contre la police ? Enfin, un plaidoyer vers nos dirigeants. Els n’a pas osé filmer au moment de l’attaque mais a demandé aux policiers pourquoi les gens doivent tenir leur main sur leur tête. Un policier a dit que ce n’était pas nécessaire, un autre a dit qu’ils étaient assez jeunes pour mettre leurs mains sur leur tête prétextant qu’ils avaient peut-être des armes. Cela questionne aussi sur le pouvoir que s’accapare une partie des policiers. En partant, l’un d’entre eux dira : « nous reviendrons ! ». Est-ce que les plumes, les pinceaux, les crayons seront des armes assez puissantes pour empêcher cela de se reproduire ? Peut-être pas, mais en attendant, chez Globe Aroma, chacun de ces sans-statut retrouve un statut d’artiste… symbolique.

L’or déclenche les guerres. Les guerres font fuir les hommes. Les hommes se réfugient. Les politiques d’accueil sont pensées par le pouvoir, lui-même fasciné par l’or. Il refuse de partager. Les réfugiés ne doivent pas affluer. Les réfugiés doivent rester invisibles, avec ou sans papiers.
Il existe encore des vivants, mais il faut oser arpenter d’autres chemins pour les rencontrer. Ils ne cherchent pas l’or. Certains ne font même pas partie d’un électorat à séduire. Ils sont juste là. En recherche de vie et de dignité.

En complémentarité aux actions qui pallient l’urgence par l’urgence, chacun des trois projets ci-dessus tente une réponse plus structurelle. Jeunesse Nomade, La Petite Ecole et Globe Aroma expérimentent, avec leurs spécificités, d’autres façons d’accueillir, de ré-humaniser et de dire. Ils essayent aussi de faire réseau, pour construire des ponts, se questionner, s’évaluer et se réajuster. Tous trois se construisent dans une incertitude éprouvée : comment s’assurer les moyens humains et financiers pour continuer ? Quelles seront les cartes que jouera le pouvoir en place ? Qui seront les prochains à recevoir l’ordre de quitter le territoire ? Rien n’est acquis. Malgré tout, Jeunesse Nomade réunit, crée une parole collective et émancipe. Elle rend visible. Malgré tout, la Petite Ecole interroge, cherche, s’adapte, favorise l’insertion. Elle rend visible. Malgré tout, Globe Aroma offre un lieu, un cadre, un tremplin, un statut. Elle rend visible.

A nous de ne pas fermer les yeux…

Caroline Coco et Laurence Baud’huin

 

[1] Officiellement mouvement politique de jeunesse, dixit le site www.generationidentitaire.org

[2] Fedasil ou Croix Rouge, certains en famille, certains mineurs d’âges non accompagnés

[3] Plus de contenu sur http://www.fmjbf.org/jeunesse-nomade/

[4] Pour la Fédération des Maisons de Jeunes en Belgique francophone

[5] Bientôt plus d’infos sur le site www.fmjbf.org

[6] http://www.redlaboratoirepedagogique.be/projet-pedagogique/

[7] http://www.globearoma.be

[8] Journal Le Soir, 12 février 2018

Il existe encore des vivants

Petits paysages d’écriture chaotique Monique Dohy

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Monique Dohy.jpg

Le travail de Monique Dohy parle avant tout du temps. Puis de l’espace, son jumeau délicieux.

Chacune de ses gravures concentre en elle des heures de vigilance, d’éveil, de lectures, de découvertes ; de révoltes et de tensions aussi.

Elles sont faites de pas posés sur les sentiers forestiers, de regards jetés depuis les fenêtres des trains, de cailloux ramassés, de poussière dansante dans les rais de soleil. Elles sont la neige quand elle recouvre tout, quand seul apparaît l’essentiel, la limite et le cadre. Elles sont le ciel caressé par les grues en toute majesté, et la noirceur du monde ; les bombes qui enterrent les joies mortes sous les décombres.

Elles sont, enfin, tout ceci consommé, le geste d’atelier, la pointe sèche qui glisse sur la plaque, libre de s’approprier le vide, l’encre qui coule, la tache qui s’offre, la morsure de l’acide.

Gratter, griffer, graver : libérer l’énergie contenue, la cascade des mots tus, libérer comme libère la danse ou la transe, comme libère le cri. Le temps de l’œuvre est duel : d’un côté le long processus d’accumulation puis de décantation, de l’autre le présent, l’immédiateté du geste chargé de la tension accumulée. L’espace de l’œuvre est physique, scène de plexiglas ou de zinc où s’élancent les pointes des danseuses d’acier, puis se révèle paysage, portée, nuée d’oiseaux, barbelés, signes infimes et lumière.

Il se pourrait que tant de temps et tant d’espace se retrouvent unis dans une même gravure qu’elle atteigne alors le noir absolu. Qu’elle se mette à vibrer à l’unisson de son histoire. Monique Dohy ôterait alors le métal au métal, retrouverait le blanc, la tentation du vide.

Et ce blanc-là aurait en lui sa mémoire, sa force et son incroyable douceur.

 

Laurence Baud’huin, 26-05-2018

Petits paysages d’écriture chaotique Monique Dohy

Super / Ordinaire – Elodie Moreau

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PORTEFEUILLE 08

Ouvrez votre sac, votre portefeuille. Là, tout au fond de la petite poche, un morceau de papier plié. Oui, là, un machin de rien : une ancienne photo, un ticket de bus, un pansement, une plume, un mot…  Ça ne vaut pas grand-chose, pourtant, vous ne l’avez pas jeté.  Et vous ne le jetterez pas.

Ces objets gardés, devenus à leur insu nos traces poétiques, nos capsules émotionnelles, sont au cœur du travail exposé par Élodie Moreau au Clignoteur. Patiemment, elle collectionne et archive ces artéfacts du quotidien, ces invisibles hurlants de nos mémoires. Puis, avec l’envie de les pousser vers la lumière, de les révéler, elle les copie minutieusement, échelle 1/1, à l’huile sur papier, en gravure, en dessin.

Accumulés, exposés seuls ou en groupes, sur les murs ou dans les portefeuilles de ceux à qui ils auraient pu appartenir, ils recréent des identités fictives, des boites de Pandore narratives.

Il y a, dans cette démarche – comme d’ailleurs dans toute l’œuvre d’Elodie Moreau –  quelque chose de généreux. Ne serait-ce que parce que cette attention portée aux choses humbles, cette sublimation par la re-création, conjugue l’exigence d’une grande maîtrise technique et d’une patience à toute épreuve. Manière, peut-être, de rendre à l’ordinaire la noblesse qu’il a gagné à nous chambouler un peu, le jour du machin empoché, oui, ce fameux jour-là.

L. Baud’huin

Super / Ordinaire – Elodie Moreau
A voir au Clignoteur, 30 Vieille Halle aux Blés 1000 BXL du 28-04 au 20-05-2018
https://mailchi.mp/ad36d6ea1517/uebx620b6x-2642473
https://www.facebook.com/events/282329292302646/

 

Super / Ordinaire – Elodie Moreau

Au-delà de la dystopie, quand l’Art rencontre l’algorithme.

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Musique, mode, peinture, cinéma ou littérature, les exemples de créations générées en tout ou en partie par les dernières lignées d’algorithmes ne manquent pas. Plus ou moins concluantes d’un point de vue artistique, elles n’en imitent pas moins l’homme à la perfection, ce qui réveille parfois un certain engouement pour la « cyberphobie ». Pourtant, plutôt que de se demander si la fin de l’humanité est à nos portes, de nombreux artistes poussent le débat un octet plus loin. Petit panorama non-exhaustif de la créativité à l’heure des Big Datas.

En mai 2016 est présenté au 48 hours challenge du festival Sci-Fi de Londres, le film SUNSPRING, un court-métrage de 8 minutes dont le script, les répliques et la musique ont entièrement été écrits par une intelligence artificielle. Celle-ci, nommée Benjamin, a été conçue par le réalisateur Oscar Sharp et le scientifique Ross Goodwin dans le but de produire un scénario après en avoir intégré des dizaines d’autres en format .txt. Etranges, absurdes même, didascalies et dialogues générés par Benjamin dégagent un fameux parfum d’onirisme, parfois proche du cauchemar. En effet, Benjamin ne crée pas de sens, du moins pas volontairement ; il propose du texte grammaticalement correct, dans un style qui ressemble à ce dont il a été nourri. C’est ensuite au réalisateur, aux interprètes, à l’équipe entière, de travailler à partir de là, dans une dynamique assez significative d’un premier mode de collaboration possible entre humains et logiciels.

Machines-outils et cyber-muse

Jérémy Fournié est plasticien et assistant de l’atelier Art dans l’Espace public de l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Selon lui, les technologies d’intelligence artificielle, qui existent depuis bien longtemps n’ont, a priori, rien à voir avec l’Art… Il ajoute : L’Art, c’est produire une question, puis produire une réponse à cette question. L’IA ne crée aucun questionnement, tout au plus peut-elle répondre, comme technique, à une problématique. Sans cela, l’IA, pour l’artiste, c’est comme la foreuse !

C’est donc de la place de l’instrument dans le processus de création dont il est ici question, et l’intérêt de travailler avec la machine réside entièrement dans ce que l’on en fait, dans le but poursuivi. L’artiste est aux commandes, libre à lui d’utiliser les outils de son choix afin de mener sa recherche, voire de la contraindre – à l’instar des artistes oulipiens qui s’imposaient des règles très strictes afin de libérer leur potentiel créatif.

Ainsi, en 1967 déjà, l’artiste New-Yorkaise Alison Knowles, membre de Fluxus[1], concevait un programme capable de produire presque indéfiniment des quatrains poétiques. Décrivant d’innombrables maisons, chaque quatrain évoquait différents matériaux, certains types d’habitants, diverses sources lumineuses. Nommé « The house of dust », ce projet va finalement se concrétiser dans la construction de l’une des maisons décrites par le logiciel, grâce à une bourse de la fondation Guggenheim. Dans cette maison, Knowles enseignera durant deux ans, invitant des artistes à interagir avec sa structure en créant de nouvelles œuvres.  Cinquante ans plus tard, ce projet est encore régulièrement au centre de diverses recherches artistiques, comme ce fut le cas à la James Gallery de New-York en 2016, ou au CNEAI, centre d’art contemporain basé à Pantin en 2017… le moins que l’on puisse en dire, c’est que cette foreuse-là aura fait son trou.

Absolument contemporaine cette fois, et résolument rendue possible par les avancées en matière d’intelligence artificielle, la recherche que mène Mario Klingemann inverse quant à elle le rapport entre le créateur et son outil. Klingemann, qui a travaillé pour le Google Cultural Institute à Paris, nomme « neurographie » son processus de travail : il utilise la technique dite des réseaux adversatifs génératifs pour engendrer des images singulières à partir d’un corpus de photographies, de vidéos ou de dessins. Avec ces systèmes génératifs, la machine est capable de combler les vides, d’inventer ce qui manque.  Dans la performance nommée My Artificial Muse présentée durant trois jours au dernier festival Sónar+D[2] de Barcelone, l’artiste s’associe avec le peintre Albert Barqué-Duran pour proposer une réflexion sur l’origine de l’inspiration créative. Dans My Artificial Muse, l’œuvre nait d’un processus qui renverse le schéma traditionnel de création. Ici, le public a d’abord choisi la muse – l’Ophélie de John Everett Millais – parmi différentes icônes traditionnelles de l’Histoire de l’Art.  Réduite à quelques traits qui vectorisent sa position, la figure a ensuite été imposée au programme, qui en a fait une image complexe, en couleurs. Une fois l’œuvre algorithmique achevée, le peintre est finalement entré en scène, avec ses huiles. Son travail a finalisé le processus, comme l’aurait fait une imprimante : en reproduisant la création de la machine sur la toile, la boucle est bouclée, l’homme se retrouve, littéralement, instrumentalisé[3].

Langage et bidouillages

Une autre voie empruntée par les créateurs contemporains consiste à tenter de comprendre le langage des intelligences artificielles, ainsi qu’à questionner leurs implications sociales, les conséquences de leur logique dans nos vies. A l’Aca, dira Jérémy Fournié, je vais plutôt faire en sorte que les étudiants s’approprient la technologie. Ils démonteront des ordis, reviendront à la base, bidouilleront de petits programmes… C’est seulement comme ça qu’ils pourront apprendre à problématiser.

« Faire pour comprendre », c’est l’une des voies empruntées à Bruxelles, par Algolit[4], un projet de l’association Constant. Initié en 2012 par les deux artistes et auteures An Mertens et Catherine Lenoble, Algolit a l’ambition, à travers workshops, conférences, expositions, publications et rencontres, d’explorer le potentiel de la création littéraire en utilisant le code libre. Au-delà de la recherche, de la compréhension du code, Algolit veut réaliser une expérience poétique à partir des « recettes » algorithmiques mises en évidence. Lors des Rencontres Algolittéraires organisées en novembre dernier à La Maison du Livre de Bruxelles, Algolit a notamment proposé au public ses Explorations. Il s’agissait, étape par étape, de pouvoir observer ce qu’il se passe lorsqu’on travaille avec les réseaux de neurones : que représente le data de toute une bibliothèque en quantité de mots ? Quelles techniques sont utilisées pour transformer les mots en chiffres « lisibles » par la machine ? L’idée est d’apporter une conscientisation, mais de façon artistique. C’est le cas avec l’hovelbot[5], nommé d’après la modeste cachette d’où la créature de Frankenstein, dans le roman de Mary Shelley, épie les membres d’une famille et apprend leur langue. Lorsqu’on y connecte son smartphone, l’hovelbot d’Algolit détecte les url des grands consommateurs de data, Google par exemple, auxquels nos gsm envoient immanquablement et très régulièrement des données. Par la suite, l’hovelbot remplace les noms des personnages et des lieux du roman par les url trouvées et les IP des téléphones connectés. En résulte un texte hybride, entre langage humain et langue d’algorithme.

Un autre travail intéressant dans ce sens est celui du très prolifique Alexander Reben[6]. Reben est un plasticien et roboticien américain qui questionne en permanence l’humanité à travers le prisme de l’art et de la technologie, s’intéressant en particulier aux questions éthiques. En concevant ses BLABDROIDS, Reben s’attache à l’effet Eliza qui, en informatique, désigne la tendance qu’ont les Hommes à prêter aux machines des intentions et des comportements qui ne sont qu’humains, comme la gratitude, l’empathie…. Afin de vérifier ses hypothèses, Reben donne à ses robots capables de parler et de filmer, une grosse tête en carton, de grands yeux et un sourire, ce qui les fait instinctivement apparaître comme « mignons » au commun des mortels. Présentés comme des « robots capables de produire seuls du documentaire », ils sont lâchés dans différentes villes, où – d’une petite voix enfantine – ils posent aux passants des questions assez personnelles du type « si tu devais mourir demain, que regretterais-tu ? ». Comme escompté, l’effet Eliza   –  dont on peut imaginer les dangers en termes de manipulation de masse – se vérifie. Les passants interrogés se livrent à cœur ouvert, bien plus, sans doute, qu’ils ne l’auraient fait avec un interviewer humain.

Si l’on s’intéresse aujourd’hui tellement aux IA, ce n’est, toujours d’après Jérémy Fournié, que car les médias sont le miroir du modèle socio-économique dominant. Selon lui, les IA sont à la mode parce qu’elles plébiscitent un outil de contrôle extrêmement performant.

C’est justement à cette notion de contrôle que s’intéresse la jeune artiste Lauren McCarthy avec son projet « LAUREN. A human smart home intelligence ». Pour ce travail performatif, McCarthy se substitue à une intelligence artificielle et propose de fournir, en tant que personne humaine, tous les services que pourrait offrir une maison ultra-connectée. Une fois l’accord passé avec ses habitants, LAUREN commence par installer dans la maison qu’elle va « superviser » tout une série de capteurs, webcams et micros, grâce auxquels elle pourra, 24h/24 et 7j/7 observer ses « utilisateurs » dans leur quotidien afin d’anticiper leurs besoins. En feed-back, le site web de l’artiste propose différents témoignages vidéo. Si, a priori, tous les « utilisateurs » semblent accepter facilement de vivre épiés –  par exemple parce qu’en les dégageant d’un tas de responsabilités domestiques, LAUREN donne l’opportunité de se concentrer sur ce qui est vraiment important[7] – leurs univers domestiques où règne un ordre impeccable, cette apparente transparence de gens qui n’ont rien à cacher et le logo purement promotionnel GET-LAUREN.COM en fin de vidéo semblent révéler, comme par l’absurde, le questionnement de l’artiste : tandis que nous offrons – et de bon cœur ! – nos données personnelles en pâture aux IA, que reste-t-il, aujourd’hui, de nos vies privées ?

Avec humour et hacktivisme[8]

Une autre façon de se positionner face à la technologie, commente Fournié, c’est encore de la détourner de ce pourquoi elle est, de prime abord, inventée... Ainsi, de nombreux artistes vont travailler à contre-courant des potentiels délétères des Big Datas. C’est le cas de Josh Begley, un concepteur américain basé à New-York qui, en 2012, développe une application pour IPhone nommée Metadata+[9]. Le principe de l’app est d’envoyer sur nos portables une notification à chaque attaque de drone US au Pakistan, au Yemen ou en Somalie. Teintées d’humour macabre, les notifications de Begley seront jugées par Apple « crues et contestables », et son Metadata+ se verra refusé, accepté puis rejeté à nouveau, comptabilisant un total de 12 refus de la part de la pomme.

Autre exemple de détournement intéressant, « CV Dazzle » d’Adam Harvey propose de métamorphoser les visages de façon à ce qu’ils ne soient plus identifiables par les systèmes algorithmiques de reconnaissance faciale. Du nom d’un processus de camouflage qui, en 14-18, utilisait des dessins cubistes afin de dissimuler les dimensions des cuirassés, « CV Dazzle » brouille les schémas à l’œuvre dans la perception des visages, la symétrie par exemple, à l’aide de designs avant-gardistes de coiffure et de maquillage[10].

Depuis toujours le progrès effraie. Pourtant, ni bon ni mauvais, il est ce que l’on en fait. Dès lors, nous avons une responsabilité : celle de ne pas nous endormir, tout en gardant foi en l’homme et en son potentiel. Parce qu’il interroge son temps, parce qu’il est par définition créatif et parce qu’il n’est – logiquement – à la solde de personne, l’artiste est une sorte de baromètre de la capacité d’une génération à réagir aux pressions extérieures, à proposer de nouvelles formes de pensée. Le champ des possibles est aussi vaste que l’imagination. Et, définitivement : la peur n’est pas une option.

Laurence Baud’huin

 

[1] Fluxus est un mouvement d’Art contemporain né dans les années 1960, inspiré par les dadaïstes et par les travaux de John Cage, notamment.

[2] Sónar + D est un congrès international qui explore les implications de la créativité sur notre présent et imagine de nouveaux futurs. Depuis 2013, cette rencontre rassemble à Barcelone des artistes, des créateurs, des musiciens, des cinéastes, des designers, des penseurs, des scientifiques, des entrepreneurs et des hackers pour participer à un programme d’inspiration et de networking. https://sonarplusd.com/

[3] Le résultat de cette performance peut être découvert sur le site du Festival Sónar+D https://sonarplusd.com

[4] Tous les projets d’Algolit ainsi que le catalogue complet des Rencontres Algolittéraires sont à découvrir sur le site www.algolit.net

[5] « Hovel », en anglais, signifie taudis.

[6] Pour un aperçu des multiples projets de l’artiste : areben.com

[7] Traduction de l’un des témoignages recueillis sur le site https://get-lauren.com

[8] En informatique, l’hacktivisme, terme formé de l’association de “piratage” (hacking) et d’”activisme”, signifie « piratage motivé par des considérations politiques. » (Jordan, 2002).

[9] http://metadata.joshbegley.com/

[10] https://cvdazzle.com/

Au-delà de la dystopie, quand l’Art rencontre l’algorithme.

Créer pour voir, créer pour être vu

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La rédaction culturelle : qu’est-ce que c’est ?

Le terme de création désigne deux notions distinctes, bien que successives. D’abord, il s’agit de créer, c’est-à-dire de faire sortir quelque chose du néant, de mettre de l’ordre dans le chaos. On touche ici à l’acte métaphysique, à l’angoisse de seulement penser cette idée sous laquelle on conçoit que, par un simple acte de volonté, rien devient quelque chose[1]c’est la fameuse « page blanche ». Pour remplir celle-ci, on peut alors brandir Lavoisier et son célébrissime « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Cette loi de la chimie, transposée dans le domaine des arts, abolit judicieusement l’idée d’un processus magique, d’une illumination qu’on nommerait inspiration, pour lui préférer la notion de recherche. Créer, c’est d’abord rechercher, puis mettre de l’ordre dans ce qu’on a trouvé en donnant à nos découvertes une forme nouvelle.

A cette définition verbale de la création s’en oppose une autre, substantive : la création, c’est aussi l’objet qui résulte du processus. Un objet fini que l’on montre à voir. Le public se déplace pour la dernière création d’untel (qu’untel soit couturier, dramaturge, cinéaste ou plasticien) et c’est seulement alors que cette création apparait comme existante. Qu’importent les mois, les années de recherche préalable : ce n’est que lorsque l’œuvre est là, offerte à la critique et au public, qu’elle existe et par conséquent, que se met à exister son créateur. La reconnaissance de l’artiste passe par ce qu’il montre, est un effet de ce qu’il a montré. Ses moyens de subsistance et les moyens qu’il peut investir dans sa recherche dépendent de subventions octroyées en fonction de ses productions préalables. Pour exemple, on trouve sur la page de la Fédération Wallonie-Bruxelles dédiée à « L’aide au premier projet » dans le domaine de la danse, cette petite phrase non dénuée d’ironie : « L’initiateur du projet doit avoir présenté au moins une création publique dans un lieu culturel avant de déposer une demande d’aide au premier projet[2]

Créer, chercher sans (forcément) montrer.

Si l’on s’intéresse à la notion de recherche, un petit météore aussi beau qu’intelligent est sorti de presse en 2016. Il s’agit d’ « À la recherche »[3]. Cet ouvrage atypique écrit par le journaliste Laurent Ancion propose sous la double forme d’un dictionnaire et d’un recueil d’articles, une réflexion sur la recherche dans le domaine des Arts de la Scène à travers l’expérience d’un lieu unique en Belgique : L’L. Théâtre à l’origine, L’L ferme ses portes au public en 2008. Il devient alors « Lieu de recherche et d’accompagnement pour la jeune création » soit, comme l’écrit Laurent Ancion, un laboratoire sans représentations. Au fil de ses 240 pages, A la recherche va permettre au lecteur d’appréhender la philosophie qui sous-tend le projet de Michèle Braconnier et de son équipe. Ce faisant, le livre dépasse de beaucoup le simple portrait d’un lieu, aussi singulier soit-il : il est le témoin d’une aventure engagée qui se place en contradiction radicale de la logique néolibérale. A L’L, pas la moindre carotte pécuniaire au bout du bâton, mais une quête d’élargissement des horizons, d’ouverture du champ des possibles par la mise à disposition de temps et de moyens pour la rencontre, la confrontation des idées et le tâtonnement expérimental.

Chercher en montrant, et montrer que l’on cherche.

De tâtonnement, d’errance et de recherche est-il également question dans toute l’œuvre de la cinéaste Agnès Varda. Dans son dernier film, l’émouvant Visages Villages[4], la réalisatrice s’associe avec le street artist JR pour une balade à travers la France. Ensemble, ils papotent, se déplacent, rencontrent des gens. Ces gens leur parlent, leurs mots deviennent des images, des portraits, de grandes photos qu’ils encollent, générant d’autres rencontres… Interviewée par France Culture[5], Agnès Varda dira Le hasard a toujours été mon meilleur assistant, on est en attente, on est ouvert au hasard et le hasard apporte des choses. Pourtant, chez Varda, la finalité, le résultat, reste l’essentiel. Tout le film, de l’idée initiale au montage en passant par le tournage lui-même, est entièrement imaginé dans un dialogue avec ses futurs spectateurs. Je travaille toujours en pensant « Qu’est-ce que les jeunes femmes vont penser, qu’est-ce que les vieilles vont penser, qu’est-ce que les hommes qui travaillent et qui n’ont pas le temps d’aller au cinéma, s’ils voient ce film, vont penser… ». Elle ajoute : « On veut être compris, éventuellement aimés, et qu’il y ait des gens qui viennent voir le film… ».

En quête de visibilité

La visibilité, la perception que l’on a de soi, de son œuvre, et l’écho de celle-ci dans le monde, sont au cœur de l’étonnant roman de Siri Hustvedt, « Un monde flamboyant »[6]. Pour créer son personnage central, Harriet Burden, la romancière américaine s’inspire, entre autres, de la plasticienne Louise Bourgeois qui n’accéda à la célébrité qu’à septante ans passés. Comme Bourgeois, Harriet Burden ressent rage et colère face au sexisme et à l’universalité du masculin dans le monde de l’art, qu’elle nomme « aveuglement culturel ». Pour porter son œuvre sur le devant de la scène, Burden va utiliser des hommes, prête-noms et prête-corps. Mais de cette œuvre, elle va par conséquent se retrouver dépossédée… Dans une interview disponible sur le site d’Actes Sud[7], Siri Hustvedt dira « La question du nom est importante, c’est une manière de souligner combien l’identité humaine dépend d’une reconnaissance. Il ne s’agit ni de gloire, ni de célébrité, mais du besoin, pour chacun, d’être vu. »

Laurence Baud’huin – Octobre 2017

[1] J-J.Rousseau, Œuvres complètes avec des notes historiques, tome 2, « Lettre à M. De Beaumont », Paris, 1835
[2] Voir la section « Les aides aux projets » sur le site http://www.creationartistique.cfwb.be
[3] Laurent Ancion, A la recherche, dictionnaire encyclopédique et légèrement critique, L’expérience de L’L, CFC éditions, Bruxelles, 2016
[4] Visages Villages, un film d’Agnès Varda et JR, 2017
[5] France Culture, Les Masterclasses, Agnès Varda, 07/08/2017
[6] Siri Hustvedt, Un monde flamboyant, traduit de l’américain par Christine Le Bœuf, Actes Sud, 2014
[7] https://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature-etrangere/un-monde-flamboyant
Créer pour voir, créer pour être vu