Dompter le monstre

Un article de Laurence Baud’huin paru dans le “Secouez-vous les idées” N°120 : http://www.secouezvouslesidees.be/index.php/ailleurs/dompter-le-monstre

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CESEP 120

Pour beaucoup, l’économie a le faciès du basilic, ce monstre légendaire qui tue quiconque le regarde en face. Une bête gigantesque et inattaquable, sournoise. Pourtant, pour ceux qui osent la braver, elle n’apparaît pas forcément invincible… Une dose d’humour, un brin de magie et beaucoup de créativité pourraient peut-être, qui sait, lui tirer la queue.

Pizza Economie

Je rencontre Martin Ophoven dans un bar du quartier des Marolles. Une amie commune, comédienne et coach d’impro, nous a mis en contact. Martin est l’auteur, le metteur en scène et l’interprète d’un stand-up nommé Pizza Economie [1]

Détenteur d’une licence en économie appliquée décrochée à l’Ichec / Ucl, Martin a travaillé longtemps comme Business Analyst dans l’industrie du verre. Je grimace, je n’ai pas la moindre idée de ce que peut être un « business analyst ». En souriant, Martin m’explique que ce terme un peu fourre-tout désigne une espèce de conseiller dont la mission est d’ « optimaliser les procédures ». Autre grimace, nouveau sourire : je m’arrangeais pour que les programmes informatiques que nous utilisions répondent à nos besoins. Martin m’explique que, s’il n’était pas vraiment heureux dans cet emploi, il gravissait néanmoins les échelons, la motivation en yo-yo entre les moments créatifs liés à la recherche de solutions et les montées de stress des peu enthousiasmantes phases d’application.

En 2003, Martin Ophoven, toujours analyste, commence l’improvisation. Très vite, le passe-temps/passe-nerfs devient passion. Jouer, créer est pour lui une clé – LA clé ? –  pour sortir et faire sortir de l’hyper-consumérisme, du stress, des addictions.  Martin coache, crée et interprète un premier spectacle, et se met sérieusement à penser à intégrer la discipline à sa vie professionnelle. Petit à petit, Martin va faire entrer l’impro dans l’entreprise, utiliser des techniques d’écriture dans la communication commerciale et théâtraliser les séminaires. L’impro devient un outil de team-building, elle renforce la cohésion de l’équipe et crée un cercle vertueux. Martin est alors plus que jamais motivé à en faire son principal métier.

A l’époque, le développement durable a le vent en poupe. C’est le début et c’est timide mais Martin Ophoven sent la brise de fraicheur que de telles préoccupations pourraient apporter au modèle dominant. Néanmoins, salarié par un géant de la pollution,  il démissionne et entre comme conseiller en communication responsable dans une start-up.  La prise de conscience est violente, les valeurs sont chamboulées. Vouloir responsabiliser le monde de l’entreprise engendre une série de paradoxes difficiles à dénouer. C’est la crise. Martin se tourne vers la seule chose qui lui fait autant de bien qu’aux autres : l’improvisation théâtrale.

On est en 2009, Martin Ophoven va alors créer avec Hélène Daniels et Jérémie Vanhoof le Théâtre Carbonique. Leur objectif ? Combiner théâtre et développement durable, parler de celui-ci avec celui-là, l’humour à la ceinture, pour peu à peu donner à voir que le modèle économique actuel n’est pas le seul possible. Pour ce faire, il va passer par l’intérieur, travailler en coulisses : protéiforme, le théâtre Carbonique est souvent théâtre d’entreprise. Martin va à la source, il s’adresse directement aux intéressés. Ainsi, successivement, la jeune compagnie va monter et diffuser au cœur des sociétés, des écoles et parfois du grand public Comment expliquer le changement climatique à mon patron ?, Lost in transition, Classe carbone 2019 et Le cours de l’argent, avant d’écrire, de mettre en scène et d’interpréter Pizza Economie, avec lequel il tourne aujourd’hui.

Ce spectacle, à l’initiative de l’ULB, repose sur un constat que Martin l’économiste connait bien : la doctrine capitaliste de la croissance sans fin et de la régulation des marchés est infondée, pire, mensongère. Je grimace à nouveau, Martin m’explique : le paramètre unique du capitalisme est la redistribution des valeurs. L’investisseur avance des fonds pour un projet et attend en retour un gain financier, en faisant le pari d’un accroissement sans fin, d’un futur toujours plus riche. Les plus grosses parts de la pizza, en somme. Le vice fondamental, c’est de ne pas considérer les limites, d’oublier qu’il est mathématiquement impossible que tous les prêts octroyés au monde soient un jour remboursés avec les intérêts demandés, d’oublier que, comme tout, l’économie suit un rythme oscillatoire, d’oublier enfin que la planète est un espace fini, avec des contraintes physiques, humaines et écologiques[2].

Dans son spectacle, endossant de nombreux personnages, Martin Ophoven va alors proposer une alternative : une économie solidaire et fonctionnelle. Comprenons un modèle dans lequel nous payons non pour posséder mais pour utiliser. Et réutiliser, accommoder les restes. Location versus achat ; recyclage et non poubelle ! L’objet loué est réparé, mis en circulation le plus longtemps possible afin d’être rentabilisé, à l’inverse de l’objet acheté qui a forcément intérêt à être mal produit afin d’être au plus vite remplacé. D’un côté, nous avons le durable, de l’autre, l’obsolescence programmée… Côté investisseurs, la pizza party peut enfin commencer : les coopératives, les groupements citoyens, le crowfunding montrent qu’un autre financement est possible, dans lequel la contrepartie in fine n’est pas le bénéfice financier, l’accroissement monétaire, mais un retour en termes de services, d’utilisation, d’augmentation du mieux-être, etc.

Pizza Economie est un spectacle didactique assumé, produit et diffusé par la Solvay Business School (ULB) et le Département BELSPO (Belgian Scientific Policy)[3]. Si la première représente encore la toute-puissance du monstre économique dominant, elle reconnait néanmoins le besoin de se réinventer. Quant au second, organisme gouvernemental, il contribue à répondre à la poursuite des objectifs climatiques et de développement en Belgique.

Cette fois c’est moi qui souris face au constat amusant de cet argent d’Etat servant à critiquer le modèle en place… Martin n’est pas dupe : invité par les écoles de commerce, subventionné par le Gouvernement lui-même, à expliquer comment démonter la machine, il recycle un peu de ce modèle d’hier, obsolète et à bout de souffle, en un projet qui, sans grimace, sera bel et bien durable.

Désorceler la finance

Quelques minutes avant de rencontrer Luce Goutelle, je réalise que je ne sais rien de … la finance ! Je confonds le terme avec d’autres : économie, bourse, marchés, capitalisme.  Je google donc, en dernière minute, le mot sur mon téléphone. Il me mène illico à la notion de « marché financier » puis à ces barbarismes : actions, obligations, capitaux, produits dérivés… c’est la panique. Luce arrive et je suis consternée. Je joue franc jeu : je lui annonce mon incompétence, pire, mon handicap, mon incapacité totale à entendre quoi que ce soit à tout ça. Luce Goutelle rigole. Elle me dit : voilà, c’est ça, c’est pour ça que nous existons. Elle m’explique : Partout, tout le temps, la finance et les marchés gouvernent nos vies, nous imposent des choix, des restrictions. Jamais ils ne nous dévoilent les raisons, les causes, tout reste invisible, ésotérique. Cependant, nous sommes incapables de bouger, de nous défendre. Nous sommes ensorcelés.

Luce Goutelle est une artiste pluridisciplinaire qui place la recherche et l’action au cœur de sa pratique. En 2015, elle fonde avec quelques amis la compagnie Loop-s, et en 2017, le Laboratoire sauvage de recherches expérimentales « Désorceler la finance ». Je m’interroge… Qu’est-ce qui fait qu’une artiste en arrive un jour à s’intéresser au monde glacial et anguleux de l’argent ? Ce qui m’intéresse depuis toujours, c’est d’aller fouiller dans les univers auxquels je ne connais rien, de creuser, d’ouvrir des portes a priori condamnées. Recherche et expérimentation, déjà… Et la finance dans tout ça ? J’ai été un temps stewardesse sur un yacht très luxueux. J’écoutais les clients parler, c’était édifiant. J’ai réalisé que derrière cet écran de fumée qui nous rendent soi-disant ces mondes inaccessibles, il y a des humains en chair et en os, des gens qu’on peut toucher du doigt.

Et pourtant, tous ou presque, nous sentons incapables de lutter contre la toute-puissance financière, qui mène la danse et fait tourner le monde. Dans son manifeste, le laboratoire écrit :

La finance est partout, et l’argent déborde. Les milliards et milliers de milliards et millions de milliards des banques, des sociétés d’assurances, des fonds de pension, des hedge fund, des fortunes démesurées et des dettes abyssales nous sifflent aux oreilles à l’écoute des nouvelles, à la lecture des journaux. Ils nous impressionnent. Mais, souvent, nous ne les entendons plus, occupés que nous sommes à nous débattre avec quelques dizaines, quelques centaines, quelques milliers peut-être. Peut-être ces milliards nous empêchent-ils aussi, par leur présence, leur pouvoir, leurs injonctions et leur insistance étouffante, de penser et d’agir autrement (…)[4]

Ainsi, la volonté de Luce Goutelle et des autres initiateurs du laboratoire : Aline Fares et Fabrice Sabatier, est réellement de reconnecter les individus avec le fonctionnement du système afin qu’ils puissent s’en réapproprier les enjeux, le reconstruire sur un autre modèle.

Pour y arriver, le laboratoire mène ses recherches en explorant de nombreuses pistes qui s’ancrent autant dans l’art théâtral et performatif que dans l’action politique et dans le rituel magique. Ce dernier aspect, sans doute le plus étonnant du projet, trouve sa raison d’être dans le besoin essentiel de reconnecter l’humain à la finance, et pour ce faire de rendre à cette dernière un aspect sensible. Comment connecter le burn-out de ma cousine avec ce qu’il se passe à Wall-Street ? Une réponse apportée par le laboratoire est de faire sortir la finance de cette esthétique objective et froide dans laquelle on la cantonne. De lui rendre sa sauvagerie. Ainsi l’Open outcry – du nom de ce langage codé, barbare à souhait, qu’utilisaient les traders pour communiquer dans l’incessant brouhaha des marchés boursiers – est un rituel qui, d’incantations en feux de joie, dans un décor impressionnant alliant mystique magicienne et objets liés au culte de l’argent, permet à ceux qui s’y soumettent de se faire désenvouter afin qu’ils puissent, enfin débarrassés du joug financier, construire l’après,  prendre les choses en main.

Car c’est bien d’inaction, de paralysie même, qu’il est question lorsqu’on aborde les frayeurs liées à la finance. Dans une interview donnée par Luce Goutelle et Aline Fares durant l’un des Open outcry, cette dernière, s’exprimant à propos de l’omniprésence des lobbys influençant à Bruxelles les règlementations prises par les instances Européennes affirme qu’il est impossible, dans l’état actuel des choses, d’espérer faire un contre-pouvoir, car le processus législatif et l’organisation des représentations d’intérêts n’est pas faite pour une représentation populaire[5].

Reprendre le pouvoir devra donc se faire sous d’autres formes. Créations visuelles et sonores, workshops, performances, écritures expérimentales, rites initiatiques, infiltrations, clubs de lectures, émissions radio, conférences,… Au laboratoire Désorceler la finance, les idées ne manquent pas. Reste aujourd’hui à faire passer le message, à déclencher au maximum le désir d’enquête pour qu’une fois pour toutes débarrassés de cette emprise sorcière, nous nous remettions en mouvement.

[1] http://theatrecarbonique.be/index.html

[2] Lire à ce sujet Kate Raworth, 2018, « La théorie du donut »,  trad. Laurent Bury, Paris : Plon.

[3] Ce projet est basé sur la recherche de Food4Sustainability (BELSPO) et d’Alicia Dipierri, doctorante à l’ULB Solvay, sur la durabilité alimentaire. Les personnes ou institutions intéressées peuvent contacter l’équipe de l’ULB : theatre.durable@ulb.ac.be

[4] http://desorcelerlafinance.org/fr/manifeste/

[5] https://soundcloud.com/user-716603089/sets/open-outcry-rituel-de

Dompter le monstre

Giovanni Guarini : Rapprochements

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Giovanni Guarini est un archiviste sensible à l’impermanence des choses.

A l’atelier, il aborde sans préméditation la page blanche. Les dessins se succèdent, traits de gouache, de feutre, de graphite, noirs, gris et colorés. Les souvenirs se relâchent et éclatent en tensions, en structures, dérapent et glissent sur le papier mat ou couché qui selon sa texture retient le geste ou l’emmène plus loin.

Les dessins s’accumulent, Giovanni s’arrête, observe. Il organise la rencontre. Les derniers dessins réalisés sont présentés aux créations précédentes, raisonnablement cataloguées, conservées, classées. Leur association fait œuvre mais l’œuvre est temporaire, évolutive : d’autres confrontations viennent, bientôt la modifier et l’attirer ailleurs.

Son travail est constamment en mouvement, résolument ouvert et dynamique; Le Clignoteur est une aire de jeu, sa raison d’être est dynamique : il y a rapprochement. Ce que propose Le Clignoteur à Giovanni Guarini n’est pas une exposition figée. C’est un atelier ouvert, une œuvre évolutive montrée au public, une succession de moments qui témoignent du chemin  sensible d’un artiste au fil de ses rencontres : avec les photographies de Delphine Navez, posées en réponse aux propositions graphiques ; avec les visiteurs ; avec le lieu et les ressentis qui clignoteront alors.

Laurence Baud’huin

En pratique, Le Clignoteur invite les visiteurs à entrer dans les Rapprochements de Giovanni Guarini en deux temps distincts : 

  • En juillet, le vendredi 10 de 17 à 20.00 ; les samedis 11 et 18 de 14 à 18.00 et les dimanches 12 et 19 de 14.00 à 18.00 ainsi que sur rendez-vous.
  • En septembre, tous les samedis et dimanches de 14.00 à 18.00, ainsi que sur rendez-vous.
Giovanni Guarini : Rapprochements

De proche en proche / Histoires de cœur.

Un article de Caroline Coco et Laurence Baud’huin paru dans le Secouez-vous les idées N°119 / https://www.cesep.be/index.php/publications2/secouez-vous-les-idees/notre-dernier-numero

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SECOUEZ_119

S’approcher. Jusqu’à être (des)proche(s). Réduire la distance et les intermédiaires. S’engager. Se mouiller le maillot. Entrer en relation. Prendre des risques. Être intime sans être intimidé. Toucher. Se toucher du doigt et du dire. Argumenter. Assumer. Les trois portraits qui suivent parlent de courage et d’honnêteté, de persistance, de générosité. Rencontres, à cœur ouvert…

Norma Prendergast, en approche pour un monde plus tendre

Norma Prendergast est une immigrée d’Irlande. Il y a bientôt trente ans, Norma a choisi Bruxelles, et Bruxelles a accueilli Norma. Depuis, grâce à la vidéo, à la photo et à la captation audio, l’une et l’autre se parlent de poésie et de diversité.

Le moteur de Norma, successivement diplômée en photographie, en vidéo et en sound design, c’est la curiosité. Cette envie de savoir et de connaître l’attire sans cesse vers les gens – ces autres avec qui elle partage l’espace urbain.  Aux antipodes de l’individualisme, Norma va vers ses voisins. Elle veut les voir. Et montrer leurs vies comme leurs rues, ce qui fait qu’ils sont eux, qu’ils agissent, créent du lien et se mobilisent. Montrer, aussi, que ce sont eux qui font la ville, montrer ce qu’habiter veut dire. Elle se rapproche. Tellement près qu’elle et eux entrent en relation. Elle les visite comme on visite sa famille, le dimanche. Ils participent à ses projets et l’invitent dans les leurs. Alors Norma les fait poser, face à l’objectif : ils ont le courage et la patience qu’il faut pour supporter ce moment de fragilité et d’instabilité, comme ils ont le courage et la patience d’entretenir leurs potagers, d’améliorer leurs vies et leurs quartiers, de raconter leurs rêves.

Cette façon de faire est un leitmotiv. En 2014, Norma Prendergast coréalise avec la preneuse de son Pascale Stevens le documentaire Les deux rives[1], dont l’intention est de mettre en dialogue les habitants des rives gauche et droite du canal de Willebroek. Quelques temps plus tard, à la suite de sa résidence artistique à l’asbl Zinnema, le contrat de quartier Biestebroeck accepte de soutenir Walking with the Postman[2], une enquête poétique photographique, audio et vidéo, qu’elle mène sur les traces de Bernard, facteur anderlechtois, à la rencontre des habitants de la commune… Walking with the postman #1 et #2 deviendront 2 expos solos montrées à l’asbl Zinnema et à De Koer en avril et décembre 2018. A chacun des vernissages, ces gens du coin, voisins mis à l’honneur sont présents, nombreux. C’est une célébration, celle de leur reconnaissance. En 2018 Norma est sélectionnée pour l’aventure Homelands, places of belonging. Initié par la fondation Yehudi Menuhin, ce projet de co-création photographique avec l’artiste syrien Ahmad Al Saadi sera montré en avril 2019 à Zinnema,   en mai au Pianofabriek.  Rencontre entre artistes, entre immigrés aux parcours si différents, cette aventure humaine questionne la notion d’ « être chez soi », l’espace de vie « quartier » et la relation avec ceux qui y vivent. Aujourd’hui, Norma poursuit littéralement les rêves des Anderlechtois. Rêves de nuit, rêve d’avenirs, cauchemars aussi. Pour le service culturel néerlandophone de la commune, elle développe en ce moment le projet poétique #Antenna/Ecoute tes rêves/Luistert naar je dromen, dans lequel elle travaille en photo et en audio sur les rêves dans les différentes cultures.

Norma Prendergast montre et fait entendre la beauté de ce qui fait le lien social, cette force poétique qui réside dans les gestes gratuits, dans les regards, dans les espaces habités. Au fil des rues, elle témoigne de la force comme de la fragilité qui fait l’humanité. Une artiste tout en tendresse et en générosité, à suivre absolument !

Le Clignoteur, de l’humanité dans une coquille de noix

Blotti au fond de la cour d’un ancien relais de poste du 17ème siècle, dans le centre de Bruxelles, Le Clignoteur est, depuis novembre 2014, un lieu dédié à la création contemporaine[3].

Ouvert dans sa propre maison par la photographe et historienne de l’art Delphine Navez, cet espace atypique qu’elle aime appeler son aire de jeu s’allume et s’éteint alternativement à intervalles courts et réguliers. En clair, quatre fois par an, soit une fois par saison, Le Clignoteur s’ouvre et accueille pour trois à quatre weekends d’affilée le travail de plasticien.ne.s, parfois en collectif, autour desquels viennent se greffer différents événements choisis avec soin, à la fois par Delphine et par ses invités. C’est là que réside toute la fraîcheur, toute la cohérence de ce lieu d’exception : rien de gratuit, jamais de remplissage, peu de flonflons. A l’inverse, une rencontre, une vie en commun dans un espace-temps chirurgical, ciselé et précis comme une dentelle de Bruxelles. Et au cœur de ce temps, précieux car fugace, des décisions alimentées par ce qui ressemble tellement plus à de l’amour qu’à du travail.

Quand elle évoque son lieu, Delphine utilise le terme « confidentiel ». D’abord, parce que le Clignoteur est suffisamment petit – vingt à trente mètres carrés peut-être – pour que le visiteur puisse, d’un seul regard, embrasser ce qui s’y trouve et créer des connections entre les œuvres. Ensuite car l’intimité des lieux est l’écrin de ces rencontres qui donnent naissance à de nouvelles programmations. Les créateurs du Clignoteur drainent avec eux leurs univers. Ils s’y croisent et leurs confrontations démultiplient les possibles. Les futurs du Clignoteur naissent presque toujours au Clignoteur.

Tout considérer comme possible, mais tout concevoir en miniature pour survivre ; atteindre une qualité d’accueil irréprochable pour les créateurs et pour le public en visant l’essentiel ; faire moins, mais faire mieux, et surtout s’entourer d’amis compétents, autonomes, incroyablement motivés, c’est la réponse que Delphine a trouvé face à la difficulté de faire exister de façon pérenne un espace de culture à Bruxelles. Car elle n’en est pas à son premier essai : en 2000, Delphine Navez ouvre l’asbl KAN’H, un lieu dédié à la confrontation des publics et des disciplines artistiques. Entendez un bar, un restaurant, une salle de spectacle et de concerts, une programmation quotidienne d’ateliers pour enfants et adultes, de sessions de Dj’s, de conférences, d’expositions… Et surtout un vivier ! Pendant cinq ans vont s’y connaitre et s’y reconnaitre des centaines d’artistes toutes disciplines confondues, de Belgique et d’ailleurs. Une aventure humaine d’une telle intensité qu’aujourd’hui encore, près de vingt ans plus tard, bien des faiseurs de belles choses passés par là reviennent au Clignoteur, version miniature de KAN’H dont l’odeur n’a pas changé. Mais que s’est-il passé ? Pourquoi l’arche a-t-elle coulé ? Pour Delphine, la réponse est simple : pour armer un tel vaisseau, et salarier son équipage, il fallait de l’argent. Pour l’obtenir, la subvention d’Etat semblait logique, n’était-on pas un organisme socio-culturel ?  Mais hélas, l’Etat n’aide que ce qu’il peut comprendre, contrôler peut-être. Et surtout, s’il peut s’en passer… il s’en passe ! Ainsi, un lieu qui mélange, qui superpose et qui fusionne s’avère bien vite insubsidiable. Quémandez aux Arts de la scène, ils vous répondront que vous faites de la musique, demandez à la Musique, on vous renverra aux Arts plastiques… Vous voulez de l’argent ? Entrez donc dans les cases ! Et fi de la liberté, du choix,  de l’inventivité. Qu’ils reposent en paix.

Entre KAN’H et le Clignoteur, près de dix ans se sont écoulés. Dix ans de réflexion. Les grandes décisions prennent parfois du temps. Aujourd’hui, Delphine, Poucette géante au cœur immense, fait naviguer sa coquille de noix où bon lui semble. Et dans ce monde lilliputien, entourée de ceux qu’elle aime, enfin, sa liberté est infinie.

Pierre-Yves Racine, au cœur du peuple des Prairies

C’est une histoire de jardins ouvriers situés en zone inondable. L’histoire des Prairies du canal Saint-Martin, un quartier de Rennes à deux pas du centre-ville que l’Histoire et la Géographie ont, près de cent ans durant, laissés en jachère[4]. Une eau qui façonne un lieu. C’est surtout l’histoire de Marcel, Amélie, Malika, Patrick, Fabie, et des autres, les habitants – une communauté qui, jusqu’il y a peu, résistait toujours à la pression immobilière. Jardins fleuris et potagers, lieux de promenade, habitats sédentaires ou nomades, les espaces essentiellement aménagés par ces gens ont aujourd’hui disparu.

C’est là, pour être au lieu, que Pierre-Yves Racine[5], photographe autodidacte, pose son objectif entre 2012 et 2017, avant que ce quartier ne devienne un parc urbain planifié et normé. Il arpente, découvre, respire. Il utilise son appareil comme un moteur de rencontres. Pour lui, l’image est un point de départ plus qu’un achèvement. Ses portraits invitent à rencontrer et à comprendre. Au fil de ses allers-retours, Pierre-Yves va bénéficier de l’hospitalité et de la générosité de ce lieu, de ces gens. Et en témoigner.

Ce qui pourrait être perçu comme de la précarité ne l’est pas pour ceux qui vivent là : ils sont fiers d’avoir construit un endroit de liberté et d’accueil, conscients aussi du caractère exceptionnel de la situation. Certains vivent aux Prairies depuis des décennies, d’autres arrivent et repartent : gens du voyage, migrants, SDF. La cohabitation n’est pas toujours aisée mais une certaine régulation s’opère et d’aucuns s’improvisent médiateurs. Ça prenait du temps de discuter avec les anciens. Mais il y avait toujours eu ça dans les jardins : discuter, échanger, ça voulait dire des points de vue divergents mais on prenait le temps de se parler.

Au fil des mois qui passent, Pierre-Yves Racine découvre que les habitants eux-mêmes sont possesseurs des premières traces des lieux : photographies de scènes de vie quotidienne, portraits posés, construction des habitats… Petit à petit, le photographe va collecter un véritable fonds documentaire : le quartier et sa vie étant voués à disparaitre, il offrira au lieu une mémoire, l’inscrira dans l’Histoire. Associant ses propres images aux archives des habitants, Pierre-Yves va monter différentes expositions. Au-delà du témoignage,  un acte politique qui dénonce les aménagements immobiliers qui ceinturent le lieu, et ce projet d’un parc réduisant à néant les aventures humaines qui ont donné une âme aux Prairies. Avec humour et poésie, le travail de Pierre-Yves Racine va s’étendre : installations, créations sonores et vidéo vont bientôt dire l’hier, la fin, l’absurde. Ainsi « Le chant des sirènes », bande son dans laquelle un logiciel de synthèse vocale chante en boucle le texte des brochures immobilières dont les constructions bordent aujourd’hui le parc des Prairies Saint-Martin.

Pierre-Yves Racine est toujours à la recherche d’un endroit qui pourrait accueillir le fonds d’archives. Il rêve que l’ensemble de ces récits photographiques trouve place chez ceux à qui ils appartiennent, et que l’associatif local soit le relais pour y amener le public. Qu’au-delà du souvenir perdurent le partage et la rencontre.

[1] https://vimeo.com/146618146 Password : Norma’s videos

[2] https://vimeo.com/267115069 Password : Norma’s videos

[3] http://leclignoteur.be/

[4] http://pyracine.fr/fr/texte_prairies/

[5] Pour découvrir l’ensemble de son travail http://www.pyracine.fr

De proche en proche / Histoires de cœur.

Camille Nicolle – Recherche de la base et du sommet

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Camille Nicolle

La paroi est immense, on la dirait sans fin.

Une ligne, tendue entre base et sommet.

Camille grimpe. Trace. Cherche les prises.

Le nez sur la surface, ses yeux, ses mains explorent.

Les outils sont assurance. Refaire le nœud de huit, ajouter de la matière à la paume…

La roche est proche, Camille en lit les strates, la sédimentation raconte cette histoire que le temps colorise. Ses doigts qui voient dessinent les figures qui confortent. Bases encore.

Mais il suffit d’un coup de vent,

Il suffit de l’envol du vautour qui nichait,

Il suffit d’une pierre qui roule

Et c’est la chute.

La goutte d’encre qui s’écrase.

Camille balance, le cœur rit et crie.

C’est drôle et gai, un peu  vertigineux

Camille oscille, portée par l’entrelac des fibres colorées.

Elle découvre l’alentour, elle élargit le champ.

La base se déplace. Et s’ouvrent d’autres voies.

 

Camille grimpe. La paroi est immense.

(ad lib.)

La recherche, le plaisir, sont sans limite.

 

L. Baud’huin, octobre 2019

Camille Nicolle exposera au Clignoteur du 8/11/2019 au 1/12/2019 Infos : http://camillenicolle.org/ ou http://leclignoteur.be/

Camille Nicolle – Recherche de la base et du sommet

Laetitia Bica – DISPERSION

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Laetitia DispersionLaetitia Bica est une artiste contemporaine qui place la recherche au cœur de son travail. Si son propos est avant tout de faire image, soit de donner à voir, de révéler, il est essentiel de considérer ses œuvres comme des boutures : chacune est la trace d’un processus créatif qui, d’hypothèses en expérimentations, questionne le rapport de l’artiste à son environnement naturel et humain.

Avec DISPERSION, Laetitia Bica mène sa recherche sur les bassins miniers du Nord de la France et de la Belgique en explorant trois pistes principales : celle de l’accumulation documentaire de traces iconographiques in situ, celle – avec Corentin Spriet, chercheur à l’UGSF[1], de l’interprétation de données théoriques et expérimentales par le travail sur l’imagerie scientifique au cœur des laboratoires de TISBio[2], et celle de la création plastique, proposée comme prolongement des résultats obtenus.

Sélectionnée pour la 10ème édition du programme Watch This Space, coordonné par le réseau transfrontalier d’art contemporain 50° Nord, Laetitia Bica, poursuivant avec cohérence une réflexion de longue date sur le paysage, s’empare des particularités biologiques propres aux terrains houillers pour formuler une hypothèse à la fois poétique et engagée.

Partant de l’observation de la température élevée des sols sur les terrils, la plasticienne s’interroge sur la colonisation de ces écosystèmes particuliers par dispersion biologique d’espèces végétales exotiques. Ces graines, venues d’ailleurs, s’installent et se développent sur ces sols miniers, favorisant la diversité et engendrant un changement global. De même, l’artiste – s’adaptant ici à un nouveau système – va opérer avec humilité, véridicité et sensibilité la décentration essentielle lui permettant d’entrer dans le langage de l’autre, celui de la démarche scientifique.

Six mois durant, sillonnant la terre noire, la plasticienne part en quête de ce paysage en mutation puis recense, archive les traces de ce temps biologique lent mais en marche. Les prélèvements sur le terrain vont focaliser la plasticienne sur l’espèce Glaucium Flavum, ou pavot cornu jaune. Cette espèce, extrêmement toxique, a la particularité d’avoir été importée des pourtours méditerranéens par les mouvements de population, dans une symbolisation supplémentaire de cette empreinte inéluctable qu’apposent sans discontinuer les hommes sur leur environnement.

Naît ensuite l’envie de faire exister cette idée de mouvement, de transformation, jusque dans les œuvres elles-mêmes. Laetitia Bica va alors adjoindre à sa recherche un workshop d’une semaine sur les lieux, avec un groupe d’enfants lesquels, respectant un protocole de travail d’une grande précision, vont mettre en scène des images qui questionnent le rapport de l’humain au paysage, qui disent l’appartenance de l’un à l’autre mais aussi son besoin de mesure, de contrôle, de modification, de possession.

In fine, dans les caves de TISBio, Laetitia Bica et Corentin Spriet vont allumer, des racines au pistil, toutes les cellules de l’infiniment petit par la manipulation du microscope confocal. Par l’intermédiaire des images construites ensemble, un lien va émerger et permettre la création d’une zone de confluence dans les parlers, jusque-là isolés,  de la plasticienne et du scientifique. En effet,  la réalité révélée par le microscope est aussi éloignée de ce que peut concevoir l’œil humain que ne le serait, d’une hypothétique vérité, le langage sensible de l’artiste. Tout est question de lecture, d’interprétation. Pour Laetitia Bica, l’enjeu plastique devient alors également de rendre visible ces convergences entre biologie et art.

Polymorphe, à la croisée des arts visuels et de la biologie, ce nouveau projet place avec cohérence la plasticienne dans la continuité des recherches menées à ce jour. Au centre de tout son travail, on trouve en effet la rencontre, le comment faire avec l’autre, comment être utile à l’autre. Projetant avec force, et un certain courage, ses graines vers une terre inconnue – cette fois les facultés scientifiques de l’université de Lille, Laetitia Bica a semé les bases d’une étude d’une grande richesse dans sa diversité.

Laurence Baud’huin, septembre 2019

DISPERSION  sera à découvrir du 6/12/2019 au 18/01/2020, Au VECTEUR, à Charleroi, toutes les infos, ici : https://www.vecteur.be/evenements/watch-this-space-10-vernissage-dispersion-de-laetitia-bica/

[1] UGSF : Unité de Glycobiologie Structurale et Fonctionnelle de l’Université de Lille

[2] TISBio : Traitement du signal et de l’image pour la biologie – Université de Lille. https://tisbio.wixsite.com/tisbio

 

 

Laetitia Bica – DISPERSION

Variations corporelles // Appropriation et réappropriation du langage des corps : expériences artistiques et sociales

Par Laurence Baud’huin et Caroline Coco
Un texte à retrouver sur https://www.cesep.be/index.php/publications2/secouez-vous-les-idees/notre-dernier-numero

 

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La rédaction culturelle : qu’est-ce que c’est ?

SVI118

L’ordre, c’est le calme. Le mouvement contrôlé et anticipable. Tôt, l’école nous apprend la contrainte du moi physique, assis et silencieux. Pourtant, nos chairs parlent. Et le corps social, quand il met en action sa colère, produit de véritables déferlantes. Ainsi, c’est d’ordre politique, les corps sont à maîtriser, et tant pis s’ils souffrent en silence. S’adressant aux plus jeunes, la dramaturge Sybille Cornet questionne l’ennui du corps en classe tandis que la plasticienne Annick Blavier part à la recherche de fragments de corps et amalgame leur expressivité à sa sensibilité. En Espagne, en 2015, des milliers de personnes protestent contre l’interdiction de manifester en faisant défiler leurs images en hologramme. Bienvenue dans le réveil des corps.


Le corps ennuyé

 Sybille Cornet est auteure de théâtre, comédienne et metteure en scène. Depuis quelques mois, elle propose aux élèves du primaire et du secondaire une conférence-spectacle intitulée Faire l’école aux grands singes, laquelle questionne l’ennui du corps en classe[1].

Faire l’école aux grands singes, s’il est bel et bien un objet théâtral, emprunte son langage au théâtre invisible : il s’annonce comme une conférence et, si l’enseignant est de mèche, les élèves ne savent pas que devant eux se joue bel et bien une pièce, un seul-en-scène avec texte et dramaturgie. L’astuce, c’est que ce spectacle se déroule dans les salles de classes. La comédienne se présente comme une éthologue spécialiste des grands singes, venue annoncer l’imminente entrée à l’école des gorilles, chimpanzés et orangs-outangs chassés de leurs forêts. Parce que l’Homme détruit leurs habitats, ils n’auront bientôt plus d’autre choix que de rejoindre les villes, parce que leur intelligence est avérée, ils désireront probablement intégrer l’école.

Cependant, accueillir les singes à l’école pose question : comment gérer leurs corps puissants et surtout si mobiles, dans une institution qui ne parle qu’à leurs têtes ? Comment font les élèves, d’ailleurs ? Quel est le secret de l’immobilité des corps ?

L’intelligence de ce spectacle tient avant tout à sa mise-en-scène, laquelle questionne et bouscule autant que le texte, sinon plus. Car tout éthologue qu’elle soit, cette conférencière est carrément excentrique. D’abord, elle se déchausse, et invite les élèves à faire de même. Puis elle grimpe sur les bancs, sur le bureau du maître ! Certes, elle y connaît un rayon en comportements simiens, et ses informations sont passionnantes, mais pourquoi faut-il donc qu’elle crie, qu’elle danse et se balance comme un primate ? Pourquoi, pour bien la voir – et il serait dommage de rater ses acrobaties ! – les élèves doivent-ils se tourner et se retourner, se lever, se tordre sur et sous leurs chaises ?

La réponse est limpide : c’est à l’intelligence du corps que Sybille Cornet s’adresse. Bousculant les conventions scolaires et avant tout la sacro-sainte position assise, Sybille aborde le contrôle social sans y toucher, et fait mouche ! Les élèves sont nombreux, presque unanimes, à dénoncer l’ennui de leurs corps, la gêne qui s’insinue dans les dos droits, les jambes jointes, les bouches fermées. Et ce faisant, c’est aux codes mêmes de notre humanité qu’elle s’attaque : que reste-t-il de notre animalité ? de notre rapport à nous-même ? pouvons-nous encore entendre ce que crient nos corps ou sommes-nous prisonniers des peurs dictées par nos seuls esprits ?

Dans son ouvrage Le corps et la chaise, dont s’est inspirée Sybille, Jean-François Pirson, architecte-artiste belge et pédagogue indépendant écrit :  “Quelque peu inconfortable, ma chaise me rappelle l’ordre de la verticalité. Objet fétiche, ma chaise est la présence du corps absent”[2]. Ainsi, dès l’enfance, le corps est abandonné à la chaise, et à son immobilité. Ne dit-on pas d’un gamin trop bruyant ou trop remuant qu’il ne tient pas en place, qu’il est comme un petit animalmal élevé, sauvage ? L’humanité dans nos cultures serait-elle corolaire de l’immobilité ? De là à penser que cette dernière facilite grandement le contrôle et le maintien de l’ordre, il y a moins qu’un pas, à peine un glissement discret…

Aujourd’hui, pour aller plus loin, Sybille Cornet propose en soutien au spectacle une série de dix ateliers, qu’elle a intitulée Raconter l’école à mes pieds. Ecriture, prise de parole, philosophie, enregistrement et diffusion radio, collages, rencontres autour du concept d’école nomade, ces propositions explorent la thématique dans une optique de continuité. Une démarche essentielle pour une artiste qui sait pertinemment que museler la joie des corps, les séparer de nos esprits et oublier de les entendre nous rendra fous, ou malheureux.

Le corps déchiré

Une image. Une déchirure. Un vide. Un texte. Quatre éléments qui s’articulent ; les quatre pièces d’un puzzle. C’est la proposition créative actuelle d’Annick Blavier[i]. Bruxelloise d’origine, Annick étudie la gravure à La Cambre. A sa sortie, brouillée avec cette technique, elle s’oriente vers la peinture, et s’y tient pendant plus de vingt ans. Après avoir voyagé et posé ses valises à Paris, Rome ou Berlin – endroits dont elle captera par la photographie des fragments de vi(ll)es – elle revient à Bruxelles en 2001.

Ayant l’impression de se répéter en peinture, elle se tourne vers le collage. Elle nous dit : « la technique a toujours été pour moi un moyen, jamais un but. Selon ce que tu veux dire et tes nécessités du moment, tu choisis la plus appropriée, quitte à en inventer une nouvelle.» Quelle que soit celle-ci, il y a un fil rouge, un concept, ce quelque chose d’incontournable, voire d’inconscient qui continue à l’interpeller : la mémoire (personnelle ou collective), la trace et la mise en décalage.

Au départ, un article lu. Il faut que le texte et l’image l’interpellent, politiquement, socialement et personnellement pour qu’Annick puisse se réapproprier certains de ces fragments en les reconnectant autrement. Vient alors la déchirure, essentielle dans sa démarche : « il y a une certaine violence dans le geste de déchirer, qui sort le fragment d’image de son contexte original : le journal. La déchirure, produit d’un hasard se juxtapose alors à la décision ».

Le fragment sélectionné représente souvent une partie de corps, un geste qui dénote une position sociale, de pouvoir ou de soumission. « Il me semble que le corps se positionne de façon politique. La façon dont un corps se place dans l’espace révèle souvent une identité sociale.» Le fragment de corps comme celui de l’image la passionne, car il révèle bien des choses dissimulées. « Cela dit, il y a souvent un lâcher-prise dans certaines parties du corps, par exemple dans le dos, contrairement au visage souvent plus contrôlé. La position des mains, est, elle aussi, révélatrice. Sans représentation de la figure, le corps est perçu comme une inconnue : quelque chose à redécouvrir, peut-être autrement ?» Pour Annick Blavier, le corps intime peut-être politique. Elle se demande si ce n’est pas à force d’avoir mis, voire caché l’intime dans un tiroir bien spécifique, que nous ne le traitons plus de façon politique.

Que ce soit dans ses collages imprimés sur cartes postales ou sur ses grands tirages aux pigments, nous retrouvons systématiquement les quatre éléments. Le fragment d’image, sorti de son contexte, et la déchirure, sont les deux premiers. La déchirure est associée à un espace vide, censé mettre le fragment en valeur. Un vide qui s’entend au sens plein : une vision extrême-orientale que Roland Barthes a beaucoup étudié. Dans ce sens, le vide est considéré comme l’état suprême de l’origine. Les extrême-orientaux l’associent aux mouvements qui animent la matière[ii].

Enfin, une phrase, ou une bribe de phrase, sélectionnée elle aussi dans un journal, se positionne en décalage et subvertit le fragment d’image: « Je n’aime pas l’illustration, ça ne m’intéresse pas. Je déteste la redondance. L’acte de fragmenter et de re-connecter autrement les fragments d’images du réel avec d’autre éléments plastiques, hétérogènes ; c’est cela qui m’amuse, au sens le plus sérieux du terme ». Ses collages interpellent, décalent, racontent une histoire que chacun pourra réinterpréter à sa guise : une force narrative loin de l’illustration qui partage l’acte de création avec celui qui le reçoit et le regarde.

Le corps absent

10 avril 2015. Madrid. Une manifestation peu commune et symbolique. Sans corps. Comment manifester sans corps ? C’est le projet du collectif « No somos delito » (nous ne sommes pas un délit), constitué de plusieurs dizaines d’associations. A l’époque le contexte est le suivant : le parti populaire est dans la majorité du gouvernement conservateur de Mariano Rajoy. Pour contrer et interdire bon nombre de rassemblements de personnes qui se mobilisent depuis 2012 contre les mesures d’austérité (par exemple Les Indignés), le parti va promulguer une loi, dite Loi du bâillon, une loi de sécurité intérieure qui limite fortement le droit à manifester. Lâcheté de l’histoire : sous prétexte d’assurer la sécurité des citoyens, cette mesure n’est en fait qu’une illusion d’achat de paix sociale, un texte répressif !

Que ce soit par le rapporteur spécial des Nations-Unies ou par La Ligue des Droits de l’Homme, cette décision sera largement contestée comme portant atteinte à la liberté d’expression et de rassemblement. Ces alertes, hélas, n’empêcheront pas le gouvernement espagnol d’ adopter la loi. C’est alors que le collectif « No somos delito », dans le but de conscientiser la communauté internationale, va proposer une parade des plus inattendues : organiser une manifestation… d’hologrammes !

Première étape : une campagne pour accumuler des témoignages. Ceux qui ont une web cam holographient leur corps, les autres laissent une revendication. Au total, ce n’est pas moins de 18000 personnes qui participent à cette première phase. Deuxième étape : la prouesse technique. Au départ des cris du cœur, des colères et des revendications accumulées, il faudra concrètement faire défiler en studio ces milliers de personnes devant un grand tissu vert, pour les filmer en train de marcher, et les holographier.

10 avril 2015, la manifestation des corps sans corps a lieu devant le Parlement de Madrid[iii]. Devant des passants interpellés, des cris, des messages, des discours, une marche. Nul ne peut arrêter un hologramme et le mettre en détention préventive !

Mais qu’en est-il du corps qui manifeste, dans sa chair et avec ses tripes ? L’allégresse d’être ensemble, de se sentir nous, de faire avancer nos pieds sur le bitume, d’avoir mal au dos mais de continuer la marche, parce qu’il le faut ?  Occuper une rue, loin des normes imposées, dont celle de marcher droit sur un trottoir. S’autoriser à crier, danser, escalader un poteau,… Même si, parmi toutes les formes d’actions collectives, la manifestation n’est pas la plus contemporaine, il ne faut pas minimiser l’impact du déplacement des corps dans l’espace public. Le corps ne se manifeste pas dans l’écriture d’une carte blanche, dans une pétition, dans un tweet, même si ces autres formes d’expression ont toutes leur légitimité.

Pour le collectif « No somos delito », il s’agissait avant tout d’un acte symbolique, visant à alerter la communauté internationale. A ce titre, ce fut le buzz. Les plus grands médias internationaux ont relayé l’information. Mais la loi n’a pas été retirée. Et si le gouvernement suivant, plus progressiste, l’a légèrement changée, il n’en a pas modifié la substantifique moelle.  Dès lors, que faire de nos corps ?

[1] Ce spectacle est disponible en Communauté française et s’adresse aux élèves, enfants, adolescents et futurs enseignants à partir de 8 ans . Pour toute information: Isabelle Authom 0497 11 39 07 ecoledesgrandsinges@gmail.com; Page Facebook : Faire l’école aux grands singes

[2] PIRSON, J.F., Le corps et la chaise, Taviers : Métaphores, 1990.

[i] Pour découvrir l’ensemble de son travail : http://www.annick-blavier.org

[ii] Le Vide, pays de frontière de Roland Barthes. Willy Paillé, Université de Bordeaux

[iii] Pour visionner la vidéo : https://www.dailymotion.com/video/x2mbsg7

 

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Variations corporelles // Appropriation et réappropriation du langage des corps : expériences artistiques et sociales

Nina Cosco / José Parrondo / Les éléments manquants : Céramique, acrylique, textes et trous

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josé parrondo et nina coscoClef, lunettes, ami, temps, chaussette, amour, mot, argent, machin censé être au fond du sac, machin censé être dans le tiroir de droite, sens de la vie, bouquin, chat, titre de cette chanson, réponse à la question, jardinet, soleil, bonne guerre, plan de carrière, chevalier servant, femme fatale, pot, chance, petit tableau, ambition, brise légère ou suite dans les idées ; ça ne rate jamais : les manquants deviennent                                                      .

On les cherche, on ne                                         plus qu’à eux ! C’est obsessionnel.

Même plus                                       que les présents, dont on se fiche                                       ,  les éléments manquants nous possèdent. Et apparaissent en disparaissant, un peu comme les céramiques de Nina Cosco. C’est un canular. Une blague absurde que fait la vie, qui a un humour à la José Parrondo, quand on y pense.  Les éléments manquants sont des paradoxes et des rock stars.

 

Laurence Baud’huin – Avril 20  9

 

José Parrondo et Nina Cosco présentent “Les éléments manquants”, au Clignoteur, du 11.05 au 02.06. Infos : http://leclignoteur.be/

Nina Cosco / José Parrondo / Les éléments manquants : Céramique, acrylique, textes et trous

Ciné-Gedinne ou l’expérience du prêt citoyen

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2_cine-gedinne-a-sa-nouvelle-salle-20181210145206Située en province de Namur, non loin de la Botte de Givet, langue de France venue lécher les abords wallons, la commune de Gedinne est une mignonne bourgade d’un peu moins de 5000 habitants. En 2007, un petit cinéma posé là depuis les années cinquante vivotait toujours, résistant tant bien que mal – et sans doute grâce à la distance qui sépare le village de la ville la plus proche – aux complexes géants du 7ème art en situation de quasi-monopole. On tournait alors à une séance par semaine : à plus ou moins court terme, Ciné-Gedinne jouait donc sa Chronique d’une mort annoncée.

C’est alors qu’un groupe de jeunes, originaires du cru, décide de le sauver.

Pour y arriver, il fallait avant tout moderniser, puis assurer une programmation qui remplirait la salle unique. Les initiateurs du projet, Julien Collard et Anne-Sophie Vandevoorde, contactent la commune qui héberge depuis toujours le cinéma, sans charge de chauffage ni d’électricité : celle-ci accepte d’investir la somme de 80 000 € pour la rénovation. Côté programmation, ils font appel à Alexandre Kasim qui, avec sa sprl, Lights in the city, va assurer pas moins de quinze séances par semaine. A l’affiche, les blockbusters côtoient les films d’auteur, la diversité des publics s’y retrouve : avec une moyenne de quinze spectateurs par séance et grâce au travail d’une vingtaine de bénévoles, l’expérience est rapidement un succès.

Ciné-Gedinne est une asbl. Ses comptes sont transparents : elle engrange de 12000 à 15000€ de bénéfices par an. En 2018, elle décide d’investir la somme de 70 000€, dans une nouvelle rénovation de la salle, cette fois pour améliorer le confort des spectateurs.  Après devis, il apparaît que cette somme ne suffira pas. Investir plus est impossible car il est essentiel pour l’association de garder en caisse suffisamment d’argent pour pallier d’éventuelles avaries, notamment pour remplacer, si cela s’avérait nécessaire, l’indispensable projecteur numérique.

Un emprunt est donc inévitable, mais, avec Julien et Anne-Sophie, l’équipe du cinéma réunie en comité réalise très vite que les banques ne les suivront pas. Ils s’adressent alors à l’asbl Financité, qui va leur proposer une alternative originale : le prêt citoyen. Le principe, qui repose sur le modèle des obligations, est le suivant : tout un chacun peut prêter de l’argent au cinéma, sous forme de l’achat d’un nombre variable de parts d’une valeur de 100€ chacune. La somme investie sera bloquée cinq ou dix ans, au choix des citoyens prêteurs, et leur rapportera un peu plus d’1% par an. Un taux d’intérêt bien meilleur que celui proposé par les banques ! Si le risque zéro n’existe pas, le cinéma a néanmoins les reins solides :  un dossier financier très précis est monté, exposant les comptes et la fréquentation en hausse, anticipant les écueils à éviter[1].

Et ça marche : beaucoup de prêteurs sont des gens du village ou des communes alentour, plus quelques passionnés de cinéma, quelques réalisateurs aussi… Ciné-Gedinne, son emprunt en poche, effectue les travaux annoncés. Rouverte depuis le 7 décembre 2018, sa salle aujourd’hui plus grande, plus belle, munie de gradins et d’une meilleure acoustique, accueille un public qui, de simple spectateur, a acquis le statut d’investisseur impliqué. Les gens en parlent, en sont fiers et, embarqués dans l’aventure, soutiennent par leur fréquentation leur petit cinéma si courageux.

Quant à la question de savoir si c’est au citoyen de faire survivre la Culture, si la Fédération Wallonie Bruxelles n’aurait pas dû, à ses frais, garantir la pérennité de Ciné-Gedinne, la réponse de Julien Collard est réaliste : subventionnée structurellement par la FWB, l’asbl aurait été tenue de suivre une programmation imposée, principalement en Art et Essai. Ceci aurait fait chuter sa fréquentation et éloigné une grande partie de ce public friand de films plus populaires. L’indépendance et la liberté qu’offrent aujourd’hui l’autonomie financière de Ciné-Gedinne, c’est donc la garantie de sa mixité…

L. Baud’huin, 27.01.19

[1] https://www.cine-gedinne.be/nous-soutenir/

Pour retrouver l’intégralité de l’article, et notamment une flopée d’infos sur le magnifique projet de film “Ali et Aliette”, rendez-vous sur le site du Cesep : https://www.cesep.be/index.php/publications2/secouez-vous-les-idees/notre-dernier-numero

 

Ciné-Gedinne ou l’expérience du prêt citoyen

Écarts ! Philippe Van Cutsem

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eclats clignoteur

Les dessins et collages de Philippe Van Cutsem, accumulés sur une période de plus de trente années, revendiquent, avec une surprenante cohérence, une appartenance à un tout presque généalogique.

Chaque série est une maison. Singulière, elle a ses propres contraintes, donnant aux travaux qui y naissent cet air de famille qui différencie. Pourtant, à l’instar des membres d’une tribu déjà ancienne, étendue et prolifique, toutes les œuvres partagent les mêmes gènes, ici la même genèse : une facture qui tient de l’écriture graphique automatique, intuitive.

Rencontre de la couleur et du noir et blanc, fenêtres qui semblent autant de cadres – d’écrans – soudain éclatés, détails comme saisis en macro, ou traces, esquisses qui semblent vues de très loin, formes et détails associés en échos, scènes qui s’accumulent en séquences, la grammaire de Philippe Van Cutsem est celle du cinéaste, du réalisateur de quantité de films – deux longs métrages en cours de montage actuellement – où l’on retrouve les notions de mémoire, d’archive, de trace.

Aussi – comme on pourra le découvrir lors de la projection au Clignoteur de L’Embellie, les créations de Philippe Van Cutsem sont autant de recherches d’un état, proche du rêve, qui permet à l’esprit les associations libres. Le dessin, le collage, le film ont leur vie propre. Le faire les révèle, leur donne la possibilité d’advenir, laissant à Philippe le soin de reconnaître et d’orchestrer, de suivre et de soutenir, à l’écoute, aux aguets.

 Et nous pouvons alors pousser plus loin l’expérience du regard, comprendre enfin, sans interpréter.

Laurence Baud’huin – décembre 2019

 

Philippe Van Cutsem exposera au Clignoteur – 30 Place de la Vieille Halle aux Blés – 1000 Bruxelles, du 02 au 24 février 2019. Vernissage le 01 février dès 18.00.

Infos : http://leclignoteur.be/

 

Écarts ! Philippe Van Cutsem

Nous ne sommes pas des utopistes

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Par Caroline Coco et Laurence Baud’huin
pour le “Secouez-vous les idées”, périodique trimestriel du CESEP asbl, N°116 – http://www.cesep.be/

 

Quelle que soit la définition choisie, car le mot en revêt plusieurs, l’utopie traîne toujours derrière elle un effluve d’imaginaire, déconnecté du réel. Tournant le dos aux fatalistes qui disent le rêve inaccessible, les trois démarches présentées ici s’inscrivent dans le faire. Les premiers ont retroussé leurs manches pour réinventer le lien entre vie professionnelle, artistique et domestique ; le second s’est donné pour mission d’utiliser l’art comme tremplin vers le mieux-être de ceux et celles qu’il met en scène ; le troisième s’est plongé dans les punchlines de la littérature du XIXème pour dénoncer le fait que les mêmes causes, à chaque époque, produisent souvent les mêmes effets.

Apprendre, réparer, créer, pour soi-même et pour le monde.

Sur le site Internet du Lac, on peut lire qu’il est une expérience anthropologique qui cherche à fabriquer un nouveau paradigme socioprofessionnel.[1] Comprendre : parce qu’il est une communauté de vie, mais également un centre d’art et de culture, le Lac propose une nouvelle dimension où habiter et travailler ne sont plus les faces injoignables de la pièce lancée au hasard de nos vies. Pratiquement, au 36 rue de Witte de Haelen à Bruxelles, sept personnes – aujourd’hui Etienne Briard, Alex Guillaume, Matthieu Ha, Carole Louis, Paul Morel, Louis Neuville et Caroline Scheyven, dorment et mangent, créent, réparent et construisent, programment et accueillent, cuisinent, servent et abreuvent, nettoient et rangent, échangent et inventent ensemble. Chaque mercredi, jeudi et vendredi, la porte de leur magnifique espace (deux bars, deux scènes, un sauna…) s’ouvre au public lors des zwanzes, et ce qui s’y passe tient de la performance artistique live, de la fête et parfois de l’expérience sociologique. Ainsi, les habitants du Lac accueillent chez eux, ce qui modifie leur relation au public, voire les liens entre les visiteurs eux-mêmes. Ceux-ci, débarrassés de leur costume de consommateurs anonymes, endossent celui d’invités. De plus, la dramaturgie de certains événements est pensée comme un dispositif visant à pousser les participants à sortir des comportements normés.[2]

Simple en apparence, le projet du Lac, pour être optimal, repose sur un socle idéologique, économique et politique extrêmement solide. Au départ de son existence, il y a le parcours singulier de son initiateur, Louis Neuville, et la passion intellectuelle de ce dernier pour la psychothérapie institutionnelle (PI). Initiée par différents psychiatres aux prémices de la seconde Guerre Mondiale, et notamment par Francesc Tosquelles, médecin catalan marxiste et libertaire, la PI va bouleverser la relation entre patient et soignant en modifiant fondamentalement l’institution hospitalière. Pour Tosquelles, deux aliénations coexistent : l’une est psychopathologique, l’autre est sociale. Or, dans une société malade, soigner les déviants revient à rendre fous les gens sains. Par extension, c’est la société tout entière qu’il faudrait, à terme, assainir. Dans l’institution de Tosquelles, et à sa suite, du psychiatre Jean Oury, les patients sont impliqués à tous les niveaux de la vie en société : ils construisent leurs propres baraquements, travaillent aux champs, cuisinent, tout cela dans une absolue liberté. Et si économiquement, l’institution se suffit dès lors à elle-même, c’est sociologiquement, voire politiquement que l’expérience est réellement novatrice : une fois tombé le mur entre sains et malades, les rapports sociaux sont réinventés et une nouvelle créativité peut naître.

Voilà sans doute pourquoi Louis Neuville, quand il parle du Lac, emploie les mots « hôpital » et « école ».  Le Lac, au départ mille mètres carrés d’entrepôts vides, va devenir l’étonnant centre culturel qu’il est aujourd’hui à la seule force des bras de ses habitants, qui consacreront à sa rénovation neuf mois de leur vie. La charge de travail nécessaire à faire exister cet endroit demande une organisation qui, pour très organique qu’elle soit, n’en est pas moins planifiée à raison de réunions hebdomadaires où se décide le qui-fait-quoi, en équilibre entre les désirs de chacun et les besoins du lieu. On le voit, ce sont bien les outils de la PI qui opèrent le changement de paradigme.

Et ne serait-ce que parce qu’en temps de sécheresse, le lac est cet espace de trêve où chacun peut boire sans se faire dévorer ; son modèle – dans cette époque de prédations multiples – ce modèle qui porte en lui à la fois l’excitation de l’aventure et la chaleur du nid, mérite d’être abordé avec le plus grand respect.

Je n’aurais jamais cru devenir une œuvre d’art.

Vic Muniz est un plasticien contemporain. Né au Brésil en 1962, il vit aujourd’hui à New-York. Au début du documentaire « Waste Land » que lui consacre la réalisatrice Lucy Walker en 2010[3],  l’artiste dira : « Lorsque vous voyez les gens regarder des tableaux dans les musées, ils s’approchent, très près, et puis reculent ; ils analysent la matière, puis l’ensemble. » Ainsi, au travers de son œuvre, Vic Muniz n’aura de cesse d’explorer un constat dont l’apparente simplicité deviendra le creuset de projets étonnants : « L’essence de l’Art, c’est de transformer les matériaux en idées ». Par la suite, il ajoutera encore à son travail un angle d’approche qui va propulser son action dans une dimension humanitaire extraordinaire. Quittant la seule représentation, il aura désormais pour objectif de créer des œuvres participatives avec des groupes de personnes dont il pourra tenter d’influencer l’existence.

Cette aventure humaine, il va la proposer à ceux qui, au Brésil, représentent les exclus parmi les exclus, les invisibles : les catadores, trieurs de déchets sans reconnaissance officielle, vivant de la vente des matériaux récupérés. Ils sont plus de 2000, hommes, femmes et enfants, sur la plus grande décharge d’ordures du monde, el Jardim Gramacho, en périphérie de Rio de Janeiro. Avec eux, Muniz va passer plus de trois ans. Son but : réaliser leurs portraits, des photos mises en scène dont l’iconographie naîtra de leurs échanges. Par la suite, ces photos projetées en très grands formats seront recomposées avec des matériaux trouvés sur la décharge, avant d’être rephotographiées. C’est ici que l’aventure participative prend son envol. Car ce sont les trieurs eux-mêmes, invités dans l’atelier installé dans un centre culturel de Rio, qui vont matérialiser leur propre image avec les déchets collectés. Et si, en faisant, ceux-ci mettent en valeur leur travail essentiel de recycleurs, ils réalisent également concrètement qu’ils œuvrent à transformer des ordures en matière à penser.

Alors que se poursuit le projet, une question – essentielle et courageuse – va émerger : l’art peut-il modifier la vie des gens ? De ces gens ? Pourront-ils, un jour, s’échapper de la condition qui est la leur ? En effet, très vite, certains trieurs ne souhaitent plus retourner sur la décharge. Mais que leur proposer au-delà de cette aventure ? Après un tel investissement, une telle rencontre, Muniz et son équipe peuvent-ils juste s’en aller et les laisser là ? Pour les trieurs, c’est une évidence : quelque chose dans leur vie, a définitivement changé. Muniz dira que toute découverte est porteuse, en soi, de potentialités, et qu’entre permettre à une communauté de s’ouvrir, ne serait-ce qu’un peu, ou ne rien faire, son choix est assumé !

Au terme de l’aventure, plus de 250.000 dollars seront récoltés et reversés entièrement aux trieurs. Ceux-ci, invités au vernissage de l’exposition rétrospective de Vik Muniz à Rio, verront enfin le monde médiatique s’intéresser à leur cause et gagneront en légitimité et en crédibilité. A la sortie du film, en 2010, le gouvernement brésilien s’en servira pour sensibiliser la population du pays au tri des déchets et au sort des personnes qui s’en occupent.

Mais au-delà, ce qu’a fait Muniz à Jardim Gramacho, c’est de rendre visible et beaux, de transformer en œuvres d’art, ceux et celles que, jusqu’alors, personne ne voulait voir.

 

Les soliloques du Pauvre

Vîrus x Rectus, voici ce qui pourrait faire croire à un nouveau duo dans le monde du rap français.  Pourtant, l’un des deux est mort depuis presque un siècle. En effet, Gabriel Randon, dit Jehan Rictus (1867-1933) fut un poète peu reconnu de son vivant et presque oublié après sa mort.
Le rappeur français Vîrus découvre ses carnets en 2015, et tombe sous le choc de tout ce qu’ils ont en commun. Une pauvreté éprouvée et une grande résignation face au monde qui les entoure. Résignation oui, mais refusant, corps et âmes à participer à la société du spectacle, voire au spectacle de la société. Aussi, tous deux casseront les codes, l’un de la poésie classique, l’autre du rap.
De 1894 à 1897, Jehan Rictus écrit Les Soliloques du Pauvre, recueil de poèmes qui racontent la vie d’un vagabond errant dans Paris[4]. Il dira en préface : « Faire enfin dire quelque chose à quelqu’Un qui serait le Pauvre, ce bon pauvre dont tout le monde parle et qui se tait toujours. Voilà ce que j’ai tenté. » Toujours d’actualité ! La pauvreté, nécessaire au maintien d’un modèle libéral, se déballe dans les médias qui finissent par oser inviter le quidam à se déculpabiliser, en donnant quelques sous, remplaçant ainsi un Etat déjà, toujours, démissionnaire…

L’en faut, des Pauvr’s, c’est nécessaire/Afin qu’ tout un chacun s’exerce/
Car si y gn’ aurait pus d’ misère/Ça pourrait ben ruiner l’ Commerce.
Nul n’est épargné, et surtout pas le pouvoir médiatique :
Les journaux, mêm’ ceuss’ qu’a d’ la guigne/À côté d’artiqu’s festoyants/

Vont êt’ pleins d’appels larmoyants/Pleins d’ sanglots… à trois sous la ligne !/C’ qui va s’en évader des larmes !/C’ qui va en couler d’ la piquié !/ Plaind’ les Pauvr’s c’est comm’ vendr’ ses charmes/ C’est un vrai commerce, un méquier !

Argot, assonances, allitérations, plume trempée dans le vitriol, Rictus aura choqué ! On comprend aisément en lisant qu’il faut le déclamer à voix haute, pour en ressentir toutes les nuances et subtilités. C’est d’ailleurs ce que Rictus faisait, de cabarets en cabarets, moins par vanité artistique que pour avoir du pain à se mettre en bouche.
2018, Vîrus reprend ses textes et les compile dans un livre-cd éponyme[5]. A son tour, il casse les codes du rap, reprenant des textes écrits par un autre auteur, ce qui n’est pas vu d’un bon œil dans le milieu ! Dans sa retranscription, il gardera au maximum le langage de Rictus,  actualisera certains mots mais ne touchera pas au sens. Se disant que Rictus avait lui-même enfreint des codes, il se l’est permis. Le résultat est bluffant ! Sur un fond musical plutôt noir et sobre,  sur un phrasé bien rythmé, il nous emmène dans ces rues, ces lieux, ces interstices de la vie où les éloignés et les invisibles survivent.
Ne s’arrêtant pas à la sortie de l’album et à sa tournée de concerts, Vîrus intervient aussi dans des écoles, pour faire découvrir ce poète disparu et les questions brulantes qui traversent son œuvre.  Finalement, il s’agit bien d’un duo vivant !

[1] https://www.lelac.info

[2] Ce fut le cas, notamment, en janvier dernier avec l’événement pluridimensionnel intitulé « La machine de Monsieur Seguin ».

[3] http://wastelandmovie.com/

[4] Recueil disponible librement sur http://www.florilege.free.fr/jehan-rictus/les_soliloques_du_pauvre.html

[5] « Les soliloques du Pauvre », livre CD, 2017, Rayon du fond, label indépendant.

Nous ne sommes pas des utopistes