Petits paysages d’écriture chaotique Monique Dohy

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La rédaction culturelle : qu’est-ce que c’est ?

Monique Dohy.jpg

Le travail de Monique Dohy parle avant tout du temps. Puis de l’espace, son jumeau délicieux.

Chacune de ses gravures concentre en elle des heures de vigilance, d’éveil, de lectures, de découvertes ; de révoltes et de tensions aussi.

Elles sont faites de pas posés sur les sentiers forestiers, de regards jetés depuis les fenêtres des trains, de cailloux ramassés, de poussière dansante dans les rais de soleil. Elles sont la neige quand elle recouvre tout, quand seul apparaît l’essentiel, la limite et le cadre. Elles sont le ciel caressé par les grues en toute majesté, et la noirceur du monde ; les bombes qui enterrent les joies mortes sous les décombres.

Elles sont, enfin, tout ceci consommé, le geste d’atelier, la pointe sèche qui glisse sur la plaque, libre de s’approprier le vide, l’encre qui coule, la tache qui s’offre, la morsure de l’acide.

Gratter, griffer, graver : libérer l’énergie contenue, la cascade des mots tus, libérer comme libère la danse ou la transe, comme libère le cri. Le temps de l’œuvre est duel : d’un côté le long processus d’accumulation puis de décantation, de l’autre le présent, l’immédiateté du geste chargé de la tension accumulée. L’espace de l’œuvre est physique, scène de plexiglas ou de zinc où s’élancent les pointes des danseuses d’acier, puis se révèle paysage, portée, nuée d’oiseaux, barbelés, signes infimes et lumière.

Il se pourrait que tant de temps et tant d’espace se retrouvent unis dans une même gravure qu’elle atteigne alors le noir absolu. Qu’elle se mette à vibrer à l’unisson de son histoire. Monique Dohy ôterait alors le métal au métal, retrouverait le blanc, la tentation du vide.

Et ce blanc-là aurait en lui sa mémoire, sa force et son incroyable douceur.

 

Laurence Baud’huin, 26-05-2018

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Petits paysages d’écriture chaotique Monique Dohy

Super / Ordinaire – Elodie Moreau

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La rédaction culturelle : qu’est-ce que c’est ?

PORTEFEUILLE 08

Ouvrez votre sac, votre portefeuille. Là, tout au fond de la petite poche, un morceau de papier plié. Oui, là, un machin de rien : une ancienne photo, un ticket de bus, un pansement, une plume, un mot…  Ça ne vaut pas grand-chose, pourtant, vous ne l’avez pas jeté.  Et vous ne le jetterez pas.

Ces objets gardés, devenus à leur insu nos traces poétiques, nos capsules émotionnelles, sont au cœur du travail exposé par Élodie Moreau au Clignoteur. Patiemment, elle collectionne et archive ces artéfacts du quotidien, ces invisibles hurlants de nos mémoires. Puis, avec l’envie de les pousser vers la lumière, de les révéler, elle les copie minutieusement, échelle 1/1, à l’huile sur papier, en gravure, en dessin.

Accumulés, exposés seuls ou en groupes, sur les murs ou dans les portefeuilles de ceux à qui ils auraient pu appartenir, ils recréent des identités fictives, des boites de Pandore narratives.

Il y a, dans cette démarche – comme d’ailleurs dans toute l’œuvre d’Elodie Moreau –  quelque chose de généreux. Ne serait-ce que parce que cette attention portée aux choses humbles, cette sublimation par la re-création, conjugue l’exigence d’une grande maîtrise technique et d’une patience à toute épreuve. Manière, peut-être, de rendre à l’ordinaire la noblesse qu’il a gagné à nous chambouler un peu, le jour du machin empoché, oui, ce fameux jour-là.

L. Baud’huin

Super / Ordinaire – Elodie Moreau
A voir au Clignoteur, 30 Vieille Halle aux Blés 1000 BXL du 28-04 au 20-05-2018
https://mailchi.mp/ad36d6ea1517/uebx620b6x-2642473
https://www.facebook.com/events/282329292302646/

 

Super / Ordinaire – Elodie Moreau

Au-delà de la dystopie, quand l’Art rencontre l’algorithme.

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La rédaction culturelle : qu’est-ce que c’est ?

Musique, mode, peinture, cinéma ou littérature, les exemples de créations générées en tout ou en partie par les dernières lignées d’algorithmes ne manquent pas. Plus ou moins concluantes d’un point de vue artistique, elles n’en imitent pas moins l’homme à la perfection, ce qui réveille parfois un certain engouement pour la « cyberphobie ». Pourtant, plutôt que de se demander si la fin de l’humanité est à nos portes, de nombreux artistes poussent le débat un octet plus loin. Petit panorama non-exhaustif de la créativité à l’heure des Big Datas.

En mai 2016 est présenté au 48 hours challenge du festival Sci-Fi de Londres, le film SUNSPRING, un court-métrage de 8 minutes dont le script, les répliques et la musique ont entièrement été écrits par une intelligence artificielle. Celle-ci, nommée Benjamin, a été conçue par le réalisateur Oscar Sharp et le scientifique Ross Goodwin dans le but de produire un scénario après en avoir intégré des dizaines d’autres en format .txt. Etranges, absurdes même, didascalies et dialogues générés par Benjamin dégagent un fameux parfum d’onirisme, parfois proche du cauchemar. En effet, Benjamin ne crée pas de sens, du moins pas volontairement ; il propose du texte grammaticalement correct, dans un style qui ressemble à ce dont il a été nourri. C’est ensuite au réalisateur, aux interprètes, à l’équipe entière, de travailler à partir de là, dans une dynamique assez significative d’un premier mode de collaboration possible entre humains et logiciels.

Machines-outils et cyber-muse

Jérémy Fournié est plasticien et assistant de l’atelier Art dans l’Espace public de l’Académie Royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Selon lui, les technologies d’intelligence artificielle, qui existent depuis bien longtemps n’ont, a priori, rien à voir avec l’Art… Il ajoute : L’Art, c’est produire une question, puis produire une réponse à cette question. L’IA ne crée aucun questionnement, tout au plus peut-elle répondre, comme technique, à une problématique. Sans cela, l’IA, pour l’artiste, c’est comme la foreuse !

C’est donc de la place de l’instrument dans le processus de création dont il est ici question, et l’intérêt de travailler avec la machine réside entièrement dans ce que l’on en fait, dans le but poursuivi. L’artiste est aux commandes, libre à lui d’utiliser les outils de son choix afin de mener sa recherche, voire de la contraindre – à l’instar des artistes oulipiens qui s’imposaient des règles très strictes afin de libérer leur potentiel créatif.

Ainsi, en 1967 déjà, l’artiste New-Yorkaise Alison Knowles, membre de Fluxus[1], concevait un programme capable de produire presque indéfiniment des quatrains poétiques. Décrivant d’innombrables maisons, chaque quatrain évoquait différents matériaux, certains types d’habitants, diverses sources lumineuses. Nommé « The house of dust », ce projet va finalement se concrétiser dans la construction de l’une des maisons décrites par le logiciel, grâce à une bourse de la fondation Guggenheim. Dans cette maison, Knowles enseignera durant deux ans, invitant des artistes à interagir avec sa structure en créant de nouvelles œuvres.  Cinquante ans plus tard, ce projet est encore régulièrement au centre de diverses recherches artistiques, comme ce fut le cas à la James Gallery de New-York en 2016, ou au CNEAI, centre d’art contemporain basé à Pantin en 2017… le moins que l’on puisse en dire, c’est que cette foreuse-là aura fait son trou.

Absolument contemporaine cette fois, et résolument rendue possible par les avancées en matière d’intelligence artificielle, la recherche que mène Mario Klingemann inverse quant à elle le rapport entre le créateur et son outil. Klingemann, qui a travaillé pour le Google Cultural Institute à Paris, nomme « neurographie » son processus de travail : il utilise la technique dite des réseaux adversatifs génératifs pour engendrer des images singulières à partir d’un corpus de photographies, de vidéos ou de dessins. Avec ces systèmes génératifs, la machine est capable de combler les vides, d’inventer ce qui manque.  Dans la performance nommée My Artificial Muse présentée durant trois jours au dernier festival Sónar+D[2] de Barcelone, l’artiste s’associe avec le peintre Albert Barqué-Duran pour proposer une réflexion sur l’origine de l’inspiration créative. Dans My Artificial Muse, l’œuvre nait d’un processus qui renverse le schéma traditionnel de création. Ici, le public a d’abord choisi la muse – l’Ophélie de John Everett Millais – parmi différentes icônes traditionnelles de l’Histoire de l’Art.  Réduite à quelques traits qui vectorisent sa position, la figure a ensuite été imposée au programme, qui en a fait une image complexe, en couleurs. Une fois l’œuvre algorithmique achevée, le peintre est finalement entré en scène, avec ses huiles. Son travail a finalisé le processus, comme l’aurait fait une imprimante : en reproduisant la création de la machine sur la toile, la boucle est bouclée, l’homme se retrouve, littéralement, instrumentalisé[3].

Langage et bidouillages

Une autre voie empruntée par les créateurs contemporains consiste à tenter de comprendre le langage des intelligences artificielles, ainsi qu’à questionner leurs implications sociales, les conséquences de leur logique dans nos vies. A l’Aca, dira Jérémy Fournié, je vais plutôt faire en sorte que les étudiants s’approprient la technologie. Ils démonteront des ordis, reviendront à la base, bidouilleront de petits programmes… C’est seulement comme ça qu’ils pourront apprendre à problématiser.

« Faire pour comprendre », c’est l’une des voies empruntées à Bruxelles, par Algolit[4], un projet de l’association Constant. Initié en 2012 par les deux artistes et auteures An Mertens et Catherine Lenoble, Algolit a l’ambition, à travers workshops, conférences, expositions, publications et rencontres, d’explorer le potentiel de la création littéraire en utilisant le code libre. Au-delà de la recherche, de la compréhension du code, Algolit veut réaliser une expérience poétique à partir des « recettes » algorithmiques mises en évidence. Lors des Rencontres Algolittéraires organisées en novembre dernier à La Maison du Livre de Bruxelles, Algolit a notamment proposé au public ses Explorations. Il s’agissait, étape par étape, de pouvoir observer ce qu’il se passe lorsqu’on travaille avec les réseaux de neurones : que représente le data de toute une bibliothèque en quantité de mots ? Quelles techniques sont utilisées pour transformer les mots en chiffres « lisibles » par la machine ? L’idée est d’apporter une conscientisation, mais de façon artistique. C’est le cas avec l’hovelbot[5], nommé d’après la modeste cachette d’où la créature de Frankenstein, dans le roman de Mary Shelley, épie les membres d’une famille et apprend leur langue. Lorsqu’on y connecte son smartphone, l’hovelbot d’Algolit détecte les url des grands consommateurs de data, Google par exemple, auxquels nos gsm envoient immanquablement et très régulièrement des données. Par la suite, l’hovelbot remplace les noms des personnages et des lieux du roman par les url trouvées et les IP des téléphones connectés. En résulte un texte hybride, entre langage humain et langue d’algorithme.

Un autre travail intéressant dans ce sens est celui du très prolifique Alexander Reben[6]. Reben est un plasticien et roboticien américain qui questionne en permanence l’humanité à travers le prisme de l’art et de la technologie, s’intéressant en particulier aux questions éthiques. En concevant ses BLABDROIDS, Reben s’attache à l’effet Eliza qui, en informatique, désigne la tendance qu’ont les Hommes à prêter aux machines des intentions et des comportements qui ne sont qu’humains, comme la gratitude, l’empathie…. Afin de vérifier ses hypothèses, Reben donne à ses robots capables de parler et de filmer, une grosse tête en carton, de grands yeux et un sourire, ce qui les fait instinctivement apparaître comme « mignons » au commun des mortels. Présentés comme des « robots capables de produire seuls du documentaire », ils sont lâchés dans différentes villes, où – d’une petite voix enfantine – ils posent aux passants des questions assez personnelles du type « si tu devais mourir demain, que regretterais-tu ? ». Comme escompté, l’effet Eliza   –  dont on peut imaginer les dangers en termes de manipulation de masse – se vérifie. Les passants interrogés se livrent à cœur ouvert, bien plus, sans doute, qu’ils ne l’auraient fait avec un interviewer humain.

Si l’on s’intéresse aujourd’hui tellement aux IA, ce n’est, toujours d’après Jérémy Fournié, que car les médias sont le miroir du modèle socio-économique dominant. Selon lui, les IA sont à la mode parce qu’elles plébiscitent un outil de contrôle extrêmement performant.

C’est justement à cette notion de contrôle que s’intéresse la jeune artiste Lauren McCarthy avec son projet « LAUREN. A human smart home intelligence ». Pour ce travail performatif, McCarthy se substitue à une intelligence artificielle et propose de fournir, en tant que personne humaine, tous les services que pourrait offrir une maison ultra-connectée. Une fois l’accord passé avec ses habitants, LAUREN commence par installer dans la maison qu’elle va « superviser » tout une série de capteurs, webcams et micros, grâce auxquels elle pourra, 24h/24 et 7j/7 observer ses « utilisateurs » dans leur quotidien afin d’anticiper leurs besoins. En feed-back, le site web de l’artiste propose différents témoignages vidéo. Si, a priori, tous les « utilisateurs » semblent accepter facilement de vivre épiés –  par exemple parce qu’en les dégageant d’un tas de responsabilités domestiques, LAUREN donne l’opportunité de se concentrer sur ce qui est vraiment important[7] – leurs univers domestiques où règne un ordre impeccable, cette apparente transparence de gens qui n’ont rien à cacher et le logo purement promotionnel GET-LAUREN.COM en fin de vidéo semblent révéler, comme par l’absurde, le questionnement de l’artiste : tandis que nous offrons – et de bon cœur ! – nos données personnelles en pâture aux IA, que reste-t-il, aujourd’hui, de nos vies privées ?

Avec humour et hacktivisme[8]

Une autre façon de se positionner face à la technologie, commente Fournié, c’est encore de la détourner de ce pourquoi elle est, de prime abord, inventée... Ainsi, de nombreux artistes vont travailler à contre-courant des potentiels délétères des Big Datas. C’est le cas de Josh Begley, un concepteur américain basé à New-York qui, en 2012, développe une application pour IPhone nommée Metadata+[9]. Le principe de l’app est d’envoyer sur nos portables une notification à chaque attaque de drone US au Pakistan, au Yemen ou en Somalie. Teintées d’humour macabre, les notifications de Begley seront jugées par Apple « crues et contestables », et son Metadata+ se verra refusé, accepté puis rejeté à nouveau, comptabilisant un total de 12 refus de la part de la pomme.

Autre exemple de détournement intéressant, « CV Dazzle » d’Adam Harvey propose de métamorphoser les visages de façon à ce qu’ils ne soient plus identifiables par les systèmes algorithmiques de reconnaissance faciale. Du nom d’un processus de camouflage qui, en 14-18, utilisait des dessins cubistes afin de dissimuler les dimensions des cuirassés, « CV Dazzle » brouille les schémas à l’œuvre dans la perception des visages, la symétrie par exemple, à l’aide de designs avant-gardistes de coiffure et de maquillage[10].

Depuis toujours le progrès effraie. Pourtant, ni bon ni mauvais, il est ce que l’on en fait. Dès lors, nous avons une responsabilité : celle de ne pas nous endormir, tout en gardant foi en l’homme et en son potentiel. Parce qu’il interroge son temps, parce qu’il est par définition créatif et parce qu’il n’est – logiquement – à la solde de personne, l’artiste est une sorte de baromètre de la capacité d’une génération à réagir aux pressions extérieures, à proposer de nouvelles formes de pensée. Le champ des possibles est aussi vaste que l’imagination. Et, définitivement : la peur n’est pas une option.

Laurence Baud’huin

 

[1] Fluxus est un mouvement d’Art contemporain né dans les années 1960, inspiré par les dadaïstes et par les travaux de John Cage, notamment.

[2] Sónar + D est un congrès international qui explore les implications de la créativité sur notre présent et imagine de nouveaux futurs. Depuis 2013, cette rencontre rassemble à Barcelone des artistes, des créateurs, des musiciens, des cinéastes, des designers, des penseurs, des scientifiques, des entrepreneurs et des hackers pour participer à un programme d’inspiration et de networking. https://sonarplusd.com/

[3] Le résultat de cette performance peut être découvert sur le site du Festival Sónar+D https://sonarplusd.com

[4] Tous les projets d’Algolit ainsi que le catalogue complet des Rencontres Algolittéraires sont à découvrir sur le site www.algolit.net

[5] « Hovel », en anglais, signifie taudis.

[6] Pour un aperçu des multiples projets de l’artiste : areben.com

[7] Traduction de l’un des témoignages recueillis sur le site https://get-lauren.com

[8] En informatique, l’hacktivisme, terme formé de l’association de “piratage” (hacking) et d’”activisme”, signifie « piratage motivé par des considérations politiques. » (Jordan, 2002).

[9] http://metadata.joshbegley.com/

[10] https://cvdazzle.com/

Au-delà de la dystopie, quand l’Art rencontre l’algorithme.

Créer pour voir, créer pour être vu

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La rédaction culturelle : qu’est-ce que c’est ?

Le terme de création désigne deux notions distinctes, bien que successives. D’abord, il s’agit de créer, c’est-à-dire de faire sortir quelque chose du néant, de mettre de l’ordre dans le chaos. On touche ici à l’acte métaphysique, à l’angoisse de seulement penser cette idée sous laquelle on conçoit que, par un simple acte de volonté, rien devient quelque chose[1]c’est la fameuse « page blanche ». Pour remplir celle-ci, on peut alors brandir Lavoisier et son célébrissime « Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ». Cette loi de la chimie, transposée dans le domaine des arts, abolit judicieusement l’idée d’un processus magique, d’une illumination qu’on nommerait inspiration, pour lui préférer la notion de recherche. Créer, c’est d’abord rechercher, puis mettre de l’ordre dans ce qu’on a trouvé en donnant à nos découvertes une forme nouvelle.

A cette définition verbale de la création s’en oppose une autre, substantive : la création, c’est aussi l’objet qui résulte du processus. Un objet fini que l’on montre à voir. Le public se déplace pour la dernière création d’untel (qu’untel soit couturier, dramaturge, cinéaste ou plasticien) et c’est seulement alors que cette création apparait comme existante. Qu’importent les mois, les années de recherche préalable : ce n’est que lorsque l’œuvre est là, offerte à la critique et au public, qu’elle existe et par conséquent, que se met à exister son créateur. La reconnaissance de l’artiste passe par ce qu’il montre, est un effet de ce qu’il a montré. Ses moyens de subsistance et les moyens qu’il peut investir dans sa recherche dépendent de subventions octroyées en fonction de ses productions préalables. Pour exemple, on trouve sur la page de la Fédération Wallonie-Bruxelles dédiée à « L’aide au premier projet » dans le domaine de la danse, cette petite phrase non dénuée d’ironie : « L’initiateur du projet doit avoir présenté au moins une création publique dans un lieu culturel avant de déposer une demande d’aide au premier projet[2]

Créer, chercher sans (forcément) montrer.

Si l’on s’intéresse à la notion de recherche, un petit météore aussi beau qu’intelligent est sorti de presse en 2016. Il s’agit d’ « À la recherche »[3]. Cet ouvrage atypique écrit par le journaliste Laurent Ancion propose sous la double forme d’un dictionnaire et d’un recueil d’articles, une réflexion sur la recherche dans le domaine des Arts de la Scène à travers l’expérience d’un lieu unique en Belgique : L’L. Théâtre à l’origine, L’L ferme ses portes au public en 2008. Il devient alors « Lieu de recherche et d’accompagnement pour la jeune création » soit, comme l’écrit Laurent Ancion, un laboratoire sans représentations. Au fil de ses 240 pages, A la recherche va permettre au lecteur d’appréhender la philosophie qui sous-tend le projet de Michèle Braconnier et de son équipe. Ce faisant, le livre dépasse de beaucoup le simple portrait d’un lieu, aussi singulier soit-il : il est le témoin d’une aventure engagée qui se place en contradiction radicale de la logique néolibérale. A L’L, pas la moindre carotte pécuniaire au bout du bâton, mais une quête d’élargissement des horizons, d’ouverture du champ des possibles par la mise à disposition de temps et de moyens pour la rencontre, la confrontation des idées et le tâtonnement expérimental.

Chercher en montrant, et montrer que l’on cherche.

De tâtonnement, d’errance et de recherche est-il également question dans toute l’œuvre de la cinéaste Agnès Varda. Dans son dernier film, l’émouvant Visages Villages[4], la réalisatrice s’associe avec le street artist JR pour une balade à travers la France. Ensemble, ils papotent, se déplacent, rencontrent des gens. Ces gens leur parlent, leurs mots deviennent des images, des portraits, de grandes photos qu’ils encollent, générant d’autres rencontres… Interviewée par France Culture[5], Agnès Varda dira Le hasard a toujours été mon meilleur assistant, on est en attente, on est ouvert au hasard et le hasard apporte des choses. Pourtant, chez Varda, la finalité, le résultat, reste l’essentiel. Tout le film, de l’idée initiale au montage en passant par le tournage lui-même, est entièrement imaginé dans un dialogue avec ses futurs spectateurs. Je travaille toujours en pensant « Qu’est-ce que les jeunes femmes vont penser, qu’est-ce que les vieilles vont penser, qu’est-ce que les hommes qui travaillent et qui n’ont pas le temps d’aller au cinéma, s’ils voient ce film, vont penser… ». Elle ajoute : « On veut être compris, éventuellement aimés, et qu’il y ait des gens qui viennent voir le film… ».

En quête de visibilité

La visibilité, la perception que l’on a de soi, de son œuvre, et l’écho de celle-ci dans le monde, sont au cœur de l’étonnant roman de Siri Hustvedt, « Un monde flamboyant »[6]. Pour créer son personnage central, Harriet Burden, la romancière américaine s’inspire, entre autres, de la plasticienne Louise Bourgeois qui n’accéda à la célébrité qu’à septante ans passés. Comme Bourgeois, Harriet Burden ressent rage et colère face au sexisme et à l’universalité du masculin dans le monde de l’art, qu’elle nomme « aveuglement culturel ». Pour porter son œuvre sur le devant de la scène, Burden va utiliser des hommes, prête-noms et prête-corps. Mais de cette œuvre, elle va par conséquent se retrouver dépossédée… Dans une interview disponible sur le site d’Actes Sud[7], Siri Hustvedt dira « La question du nom est importante, c’est une manière de souligner combien l’identité humaine dépend d’une reconnaissance. Il ne s’agit ni de gloire, ni de célébrité, mais du besoin, pour chacun, d’être vu. »

Laurence Baud’huin – Octobre 2017

[1] J-J.Rousseau, Œuvres complètes avec des notes historiques, tome 2, « Lettre à M. De Beaumont », Paris, 1835
[2] Voir la section « Les aides aux projets » sur le site http://www.creationartistique.cfwb.be
[3] Laurent Ancion, A la recherche, dictionnaire encyclopédique et légèrement critique, L’expérience de L’L, CFC éditions, Bruxelles, 2016
[4] Visages Villages, un film d’Agnès Varda et JR, 2017
[5] France Culture, Les Masterclasses, Agnès Varda, 07/08/2017
[6] Siri Hustvedt, Un monde flamboyant, traduit de l’américain par Christine Le Bœuf, Actes Sud, 2014
[7] https://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature-etrangere/un-monde-flamboyant
Créer pour voir, créer pour être vu

Le Styx rouvre ses portes !

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Styx

On le croyait mort, victime (à l’instar de tant d’autres) de la timide prodigalité des pouvoirs publics envers les projets culturels alternatifs, et voilà que le Styx – après deux années à guichets fermés – nous revient des enfers !

C’est porté par la motivation sans bornes de deux artistes bruxellois, la comédienne et plasticienne Isabelle Licker et le sculpteur, peintre et graphiste Luis Cardoso, que le plus petit cinéma d’Europe, le dernier cinéma de quartier de Bruxelles, poursuivra sa programmation 100% “Arts et Essais” dès le 31 octobre prochain. Son crédo ? Rester fidèle à ce qu’il a représenté pendant presque quarante ans pour les milliers de cinéphiles plus ou moins noctambules qui ont usé ses sièges : la rencontre, la convivialité, le dialogue, plus une once d’esprit festif et subversif.

La première fois que je suis allé au Styx, se souvient Luis Cardoso, c’était pour voir Brazil, de Terry Gilliam. Il n’y avait pas de fauteuils, juste des chaises. On entrait avec notre bière, et on fumait des clopes. Quand on voulait discuter avec la personne derrière nous, on tournait sa chaise et on papotait. C’était comme ça.

Même si les salles seront – XXIème siècle oblige ! – résolument “non-fumeurs”, tout est pensé pour que chacun se sente chez lui au 72 rue de l’Arbre Bénit, à Ixelles : la variété des publics visés par la programmation, l’accessibilité des salles à moindre coût (8 euros, prix fixe !), la flexibilité des horaires et le maintien de ce petit plus qui a fait la renommée du Styx : ses fameuses séances de minuit. Un bar-restaurant est en chantier et, s’il n’ouvrira pas tout de suite, il proposera bientôt une excellente sélection de boissons de fabrication locale à des prix démocratiques (ne ratez pas ses bières !), un espace dédié aux ateliers pour enfants et adultes et, dans une formule “table d’hôtes”, un menu en harmonie avec la thématique de la programmation !

Pour sa réouverture, Halloween oblige, le Styx vous a concocté un programme plutôt sanglant… Toutes infos ci-dessous !

“ ON LE CROYAIT MORT… IL NOUS REVIENT DES ENFERS ! ”
31 OCTOBRE – 1er NOVEMBRE

OUVERTURE DU “ STYX ”

AU PROGRAMME :

MARDI 31/10 : SOIRÉE HALLOWEN (DÉGUISEMENT SOUHAITÉ)
20:00H – GRAVE (VOSTNL)
21:30H – DRINK DU SACRÉ STYX
23:00H – NIGHT OF THE LIVING DEAD (VOSTFR)

MERCREDI 1/11 : TAPIS ROUGE (COMME À CANNES QUOI)
15:00H – LES VOYAGES DE GULLIVER (VFSTNL)
19:15H – DRINK RÉOUVERTURE DU STYX
20:00H – KAZARKEN (VOSTFR)
21:30H – RENCONTRE GÜLDEM DURMAZ (RÉALISATRICE DE KAZARKEN)
23:00H – GRAVE (VOSTNL)

Laurence Baud’huin

Le Styx rouvre ses portes !

Un étalage étrangement familier – Antonin De Bemels

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Antonin De Bemels

Percevoir l’installation d’Antonin De Bemels. Faire taire la tentation d’interpréter. Appréhender les formes, les images et les sons. Contourner les personnages. Imposer le silence au dictat du consensus. Faire la paix avec la tentation d’interpréter. Se confronter. Être seul ou à plusieurs dans l’émotion. Sommes-nous les sujets ?

Toute la recherche d’Antonin De Bemels a pour origine la question de la subjectivité du regardeur et, par conséquence, celle de la liberté du créateur. Formé à l’Erg, Antonin est d’abord vidéaste. Et passionné par la représentation du mouvement, sa re-création dans le processus vidéographique. Confronté au montage rapide d’images disparates, il sait que le cerveau de chaque spectateur sélectionne différemment les informations perçues. C’est, au départ, ce phénomène physique – la persistance rétinienne – qui constitue son matériau. Dans ses premières vidéos, il utilise différents procédés, le “scrubbing” ou le montage stroboscopique notamment, pour recomposer le mouvement et déstructurer les corps filmés. Aujourd’hui, dans ses vidéos comme dans ses installations, il intègre régulièrement le dessin et s’inspire de techniques proches du cinéma d’animation. Il donne ainsi vie à ses personnages dans une mise en scène qui se veut narrative tout en laissant une place – notamment par l’abstraction – aux altérations nées de la sensibilité propre à chaque visiteur.

Infiltrer l’installation. Pénétrer un espace où les silhouettes s’agitent sans bouger et dialoguent sans mots. Vriller nos yeux sur leurs faces de lune. Comprendre qu’ils hurlent à l’unisson une seule question. Qu’ils nous racontent une seule histoire. Se prendre l’émotion en pleine figure. La leur ou la nôtre ?

Antonin De Bemels est sculpteur. Il fabrique des masques depuis l’enfance, dans l’atelier de son père, peintre, scénographe, artisan, qui lui prodiguera longtemps de précieux conseils. Le masque porte en lui un triple rapport au monde. Il est immédiat, il est média, il est réflexif. Immédiat, il cache et donc affranchit celui qui le porte : c’est la licence du carnaval et c’est le pseudonyme – ceux d’Antonin sont Bonhomme Daniel, Petite Porte (ou Bonhomme) de Bronze, et le libèrent des étiquettes. Média, le masque crée du lien entre porteur et spectateur : comme le prisme à travers lequel la lumière blanche révèle les couleurs du spectre, il retient les expressions du monde, puis nous les livre, et sur les faces vides de cet étalage étrangement familier, nous ne voyons jamais que nous-mêmes. Réflexif, le masque nous questionne et nous trouble, quelle est cette question qui me submerge ? Il installe un dialogue de soi à soi.

Suivre l’installation. De l’œil et du tympan. Se souvenir des dioramas des musées de notre enfance. Laisser image et son créer une tension entre les sculptures. Écouter l’écho de leurs conversations. Que disent-elles ?

Vidéaste, sculpteur, Antonin est aussi musicien et compositeur. De toutes les disciplines artistiques, la musique est la moins discursive : elle s’adresse directement à l’émotion. Cohérent, Antonin De Bemels propose un paysage sonore électronique expérimental permettant à chacun de créer son histoire.

Venir de bonne humeur, venir un peu nerveux, revenir. Passer en coup de vent, pressé, ou s’attarder, curieux, en paix. Se taire, s’absorber, puis s’épancher pour vidanger un peu ce flot de nous-même qui fait déborder le vase. Observer et se sentir observé… Venir pour découvrir, puis revenir pour assister à l’enregistrement d’une émission radio conçue par l’artiste. Être là le jour de la projection des films sélectionnés par lui… les expériences que nous propose Antonin De Bemels au Clignoteur sont uniques et chaque fois différentes. Plus qu’à chacun d’entre nous, elles parlent à celui, celle, que nous sommes ce jour, cette heure, cette minute. Un rendez-vous, en somme !

L’exposition “Un étalage étrangement familier” d’Antonin De Bemels, à voir au Clignoteur dès le 15/9/2017 (http://leclignoteur.be/)

L. Baud’huin – Août 2017

Un étalage étrangement familier – Antonin De Bemels

Laetitia Bica – Common land

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Ce 19 avril et durant tout un mois, la MAAC de Bruxelles présente Common land de la photographe belge Laetitia Bica.

Pour Common land, Laetitia Bica fait face à sa liberté individuelle, sa liberté d’artiste, dans un contexte fortement marqué par les exigences inhérentes à sa pratique professionnelle.

Ses images, la plasticienne les a construites au fil de ses rencontres et de ses résidences. C’est lors de l’une d’elles, dans la méridionale et inspirante Villa Noailles de Hyeres, que sont nées, en hommage à la mer Méditerranée, plusieurs des paysages envoûtants mis à l’honneur sur les murs de la MAAC. En manipulant ses modèles, en manipulant la nature, la photographe crée la dialectique. Les œuvres sont composées de matériaux qui agissent à la manière de liants, à la fois plastiques et symboliques. Les sujets photographiés excluent tout consensus, favorisent les échanges. Grâce aux interventions, portraits et paysages se rejoignent, les limites de genre s’effacent et – par le jeu subtil de l’installation – entrent en dialogue.

Les techniques d’impression visitées sont autant de mondes qui appellent à la réflexion. Par l’ancestrale – et étonnante technique de la gomme bichromatée, par la modernité de l’impression sur verre, par la transparence et les ambiances changeantes des images exposées au grand jour, par la dissimulation dans la nuit artificielle d’une black light, la perception sans cesse mouvante d’images qui se superposent comme autant de calques met le visiteur de la MAAC au cœur de la démarche. Y déambuler devient alors une expérience créative et, sans nul doute, hors du commun.

L.Baud’huin

Laetitia Bica – Common land